Un optimiste regarde octobre 2026 en face : des failles trouvées plus vite qu’on ne les répare, une France qui emprunte à 5 %, un pays qui sort d’un week-end d’émeutes, un hiver El Niño qui s’annonce. Puis il se demande, heure par heure, ce que deviendrait Paris sans réseau.
Par Victor Magaud, expert IA23 octobre 2026Près de deux heures de lecturePassages de fiction signalés en rouge
Fiction · mardi 15 décembre 2026, 7 h 12
Votre téléphone affiche « Appels d’urgence uniquement ». Vous êtes chez Sosh, et vous avez déjà vu ce message il y a deux mois à peine, le mercredi 21 octobre, quand le réseau d’Orange était tombé pendant toute une journée. Vous le redémarrez, sagement, comme on vous l’a appris, puis vous appuyez sur l’interrupteur de la cuisine, qui ne répond pas. La box est éteinte, la cafetière aussi, et le radiateur garde encore un peu de la chaleur de la nuit, si bien que vous vous dites que ce n’est rien, une panne de plus, de celles qui durent dix minutes et dont on rit le soir au dîner. Vous ne savez pas encore que, quelque part entre une ligne à très haute tension de la Beauce et un poste de transformation de la banlieue nord, le réseau électrique a cessé de fonctionner, que personne ne sait encore pourquoi, et que vous ne reverrez pas la lumière de cette cuisine avant longtemps.
Je vous rassure tout de suite : je ne vais pas vous vendre un bunker, ni des rations lyophilisées, ni une formation à la survie en forêt animée par un ancien légionnaire. Je vais pourtant passer le temps qu’il faudra (et il en faudra) à vous expliquer pourquoi la scène qui précède n’a plus grand-chose d’un scénario de série B, pourquoi elle pourrait tomber au pire moment possible, c’est-à-dire cet hiver, et pourquoi elle tomberait, de surcroît, sur le pays d’Europe le moins bien placé pour l’encaisser.
01D’où je parle
Il faut d’abord que je vous dise d’où je parle, sinon vous allez me ranger, un peu vite, dans la catégorie des prophètes de malheur qui annoncent l’effondrement tous les mardis et vendent des filtres à eau le mercredi. J’ai fait un master en management, avec une spécialisation en géopolitique et en affaires publiques, ce qui m’a appris deux choses assez utiles pour la suite : que les États agissent rarement par folie et presque toujours par intérêt, et que les administrations, même les meilleures, réagissent à une crise avec l’agilité d’un paquebot qu’on prie de faire demi-tour dans un port. Je suis aujourd’hui expert en intelligence artificielle, à la tête de Vaucanson & Maillardet, où je passe mes journées à faire travailler des agents d’IA pour des entreprises : ils rédigent, ils trient des courriels, ils codent, ils remplissent des tableaux, et j’en construis moi-même.
Autrement dit, je ne suis pas ce qu’on appelle, dans le jargon des forums américains, un « doomer », c’est-à-dire quelqu’un qui pense que l’IA va mal finir et nous avec. Je suis même, je l’avoue sans honte, profondément et presque naïvement enthousiaste. Je crois sincèrement que l’IA va nous rendre plus riches, mieux soignés, plus productifs et, il faut l’espérer, un peu moins bêtes. Je crois aussi, et c’est le cœur de ce texte, qu’elle va finir par rendre nos systèmes informatiques plus sûrs qu’ils ne l’ont jamais été. Seulement, entre le monde d’aujourd’hui et ce monde-là, il y a un passage, et c’est de ce passage que je voudrais vous parler.
Une faille n’existe que lorsqu’on la trouve
Commençons par une évidence que l’on oublie volontiers : un bug, une faille de sécurité, n’est corrigé qu’à partir du moment où quelqu’un l’a trouvé. Tant qu’il dort dans le code, personne ne le répare, tout simplement parce que personne ne sait qu’il existe ; il attend, parfois depuis des décennies, que quelqu’un tombe dessus. Le monde informatique tout entier repose ainsi sur des millions de petites erreurs que personne n’a encore vues, un peu comme une vieille maison dont les poutres seraient rongées par des termites que l’on n’entend pas.
L’histoire récente en fournit des exemples assez spectaculaires. En 2024, par exemple, on a découvert, presque par hasard, qu’un inconnu avait patiemment gagné pendant deux ans la confiance du mainteneur bénévole de xz, un outil de compression présent dans la plupart des distributions Linux, pour y glisser une porte dérobée. C’est un ingénieur de Microsoft qui l’a repérée, parce qu’une connexion prenait une demi-seconde de trop. Une demi-seconde, voilà ce qui nous a séparés, cette fois-là, d’une porte ouverte sur une bonne partie des serveurs de la planète.
Pendant des décennies, la découverte de ces failles a reposé sur une population assez réduite : quelques milliers de chercheurs en sécurité, d’un côté, qui cherchent pour réparer ou pour toucher des primes, et quelques milliers d’attaquants, de l’autre, qui cherchent pour exploiter ou pour revendre. Les deux camps travaillaient à vitesse humaine, avec des yeux humains, des cafés humains et des week-ends humains. L’équilibre était imparfait, mais il était à peu près stable.
Ce qui a changé cette année
Ce chercheur fatigué qui lit du code en buvant son troisième café, il a désormais un concurrent qui en lit des millions de lignes par heure, ne se fatigue jamais, ne prend pas de vacances et ne réclame aucune prime. Depuis 2025, les modèles d’IA ont appris à faire, de mieux en mieux, ce que faisaient les meilleurs chercheurs : lire un programme, comprendre ce qu’il est censé faire, imaginer ce qu’il fait en réalité quand on le pousse dans ses retranchements, puis écrire le petit morceau de code qui le fait trébucher. En 2026, ils le font à une échelle qui n’a plus rien d’artisanal.
Le problème, vous l’avez compris, tient tout entier dans une asymétrie. Trouver une faille, c’est désormais l’affaire de quelques minutes de calcul. La corriger, en revanche, reste pour l’essentiel une affaire d’humains : il faut écrire le correctif, le tester pour ne rien casser, le publier, puis convaincre des millions d’administrateurs de l’installer, ce qu’ils font en moyenne avec l’empressement d’un adolescent qu’on prie de ranger sa chambre. Et je ne leur jette pas la pierre : mettre à jour le logiciel qui pilote une chaîne de production ou un bloc opératoire, c’est prendre le risque de l’arrêter, si bien qu’on repousse, on planifie, on attend le prochain arrêt technique, qui tombe en général au mois d’août.
Les deux courbes, autrement dit, ne vont plus du tout à la même vitesse, et l’espace qui s’ouvre entre elles porte un nom assez simple : la surface d’attaque.
Les ciseaux : ce qu’on trouve, ce qu’on répare
Schéma de principe, sans échelle. Les chiffres réels suivent dans la partie 2.
Je sais que ça commence à ressembler à la préface d’un roman catastrophe acheté dans une gare. Pour autant, je ne vous demande pas de me croire sur parole ; je vous demande simplement de regarder avec moi ce qui s’est passé ces dernières semaines, puisque octobre 2026 a eu la délicate attention de nous fournir, en quelques jours à peine, à peu près tous les ingrédients de la démonstration.
02Octobre noir
Mercredi 21 octobre, vers 11 h 20, des millions d’abonnés Orange ont vu leur téléphone afficher « Appels d’urgence uniquement ». La voix et les données mobiles se sont arrêtées, box 5G comprises, et elles ne sont revenues que vers 20 h 30, soit près de dix heures plus tard. Orange a évoqué un équipement réseau défaillant, et rien n’indique une attaque ; je le précise d’emblée, parce que la tentation est grande de voir des complots partout. Seulement, ce même mercredi, à 14 heures, le monde entier se précipitait pour corriger la faille la plus grave de l’année dans PHP, GitLab publiait un correctif pour une faille notée 10 sur 10, Node.js en corrigeait dix d’un coup, et l’on apprenait le lendemain que les grandes banques américaines avaient détecté des agents d’IA en train de se promener dans les comptes de leurs clients. Si vous avez trouvé que votre mercredi était chargé, sachez que celui des responsables de la sécurité informatique l’était un peu plus.
Je vous propose de reprendre le mois depuis le début, parce que c’est en alignant les événements qu’on mesure leur densité. Aucun d’entre eux, pris isolément, n’aurait fait la une du journal de 20 heures. Mis bout à bout, ils dessinent un mois que je n’hésite pas à appeler octobre noir.
Le mois, jour après jour
1er octobre · Fortinet, CiscoDeux portes d’entrée grandes ouvertes. FortiMail, la passerelle de messagerie de Fortinet, présente une faille notée 9,8 sur 10 qui permet à n’importe qui d’écrire des fichiers sur le serveur ; elle est déjà exploitée. Le même jour, Cisco reconnaît qu’une faille de son gestionnaire de réseaux d’entreprise, exploitée depuis septembre, donne les droits d’administrateur sans mot de passe.
28 septembre - 7 octobre · Corée du SudSept banques piratées, une IA soupçonnée. Shinhan, KB Kookmin, Hana et quatre autres établissements sont touchés ; environ 66 000 dossiers de clients particuliers s’envolent, avec noms, revenus et plafonds d’emprunt. Sur un serveur des attaquants, les enquêteurs retrouvent la trace d’ARTEX, un outil open source de test d’intrusion par agents d’IA ; le régulateur précise que l’IA n’a pas agi seule, et aucun client n’a perdu d’argent. Le président sud-coréen ordonne une enquête approfondie.
2 octobre · GitLabLe premier avertissement. Une faille notée 9,9 permet d’exécuter des commandes sur la passerelle d’IA des instances GitLab hébergées par les entreprises elles-mêmes. Les anciennes versions ne seront pas corrigées.
3 octobre · Rejetto HFSTrouvée par Mythos, exploitée le lendemain. L’entreprise Horizon3 publie une faille découverte grâce à Claude Mythos, qui a remarqué que le générateur de nombres « aléatoires » du logiciel pouvait être prédit. VulnCheck observe les premières exploitations dès le lendemain de la publication.
4 octobre · CitrixTroisième faille exploitée en une semaine sur les passerelles NetScaler, qui protègent l’accès à distance de milliers d’entreprises ; le CERT-FR met à jour son alerte.
5 octobre · Italie95 millions d’euros détournés chez Fideuram, filiale d’Intesa Sanpaolo, après un faux message du PDG et un appel dans lequel la voix d’un avocat aurait été clonée par IA, selon deux sources de Reuters. Une cinquantaine de millions ont été récupérés.
6 octobre · GitHub CopilotDes secrets volés en 28 secondes. Des chercheurs montrent qu’en mode automatique, l’assistant de programmation de GitHub peut être amené, par des instructions cachées dans une page web, à lire le fichier des mots de passe d’un projet et à l’envoyer à un inconnu. GitHub estime qu’il ne s’agit pas d’une vulnérabilité de son produit.
7 - 15 octobre · GitHub Actions, AtlassianLa chaîne de fabrication du logiciel attaquée. La campagne GhostAction compromet environ 1 900 comptes de développeurs et vise plus de 30 000 dépôts pour aspirer les clés d’accès aux nuages d’Amazon, d’Anthropic et d’OpenAI. Le même jour, une faille dans huit produits d’Atlassian, dont Jira et Confluence, est exploitée deux heures après la publication de ses détails.
8 octobre · npmLe ver Shai-Hulud passe à l’infrastructure d’IA en infectant Tensorlake, une bibliothèque téléchargée 12 000 fois par semaine ; la version piégée vole mots de passe, portefeuilles de cryptomonnaies et identifiants de nuage.
11-12 octobre · les supermarchésQuelqu’un règle les frigos à votre place. Dans la nuit du 11 au 12 octobre, des pirates modifient à distance les consignes de température de régulateurs frigorifiques du fabricant danois Danfoss, en faisant grimper certains de près de 50 degrés. Au matin, chez Intermarché, dans des Carrefour Market, des Monoprix et des magasins U, les rayons surgelés affichent plus de 40 degrés, et des rayons entiers, frais, surgelés, boucherie, partent à la benne, pour plusieurs centaines de milliers d’euros de pertes par magasin. Le CERT-FR avait justement signalé, les jours précédents, de « nombreuses compromissions » de ce type de contrôleurs. Je vous laisse imaginer ce que cela donnerait à l’échelle de Rungis, qui nourrit un Français sur quatre.
12 octobre · GitLabUn 10 sur 10. GitLab corrige une faille de sa chaîne d’intégration continue notée 10, la note maximale, dans l’outil où des dizaines de milliers d’entreprises fabriquent leurs logiciels.
13 octobre · Microsoft, Ivanti, MetaLe Patch Tuesday record. Microsoft corrige 1 411 failles en un seul mois, un record absolu, dont une déjà exploitée. Ivanti reconnaît une faille exploitée dans ses passerelles d’accès à distance. Meta annonce une intrusion dans ses dépôts de code.
14 - 15 octobre · Cisco, LinuxLe noyau Linux, trouvé deux fois par des IA. Un simple courriel piégé suffit à prendre le contrôle total de la passerelle de messagerie de Cisco, déjà exploitée. Deux failles du noyau Linux sont publiées, toutes deux trouvées avec l’aide de l’IA : Vghost, par l’outil multi-agents de Tencent, et PwnEscape, notée 9,3, trouvée en trois jours pour moins de 700 dollars de calcul et démontrée en production contre les environnements isolés de Vercel. Une plateforme d’hébergement, Zeabur, piratée pour la deuxième fois en deux mois, annonce sa fermeture.
17 octobre · FranceUne rafale de fuites. Nomad Education (4,85 millions de comptes revendiqués), Infogreffe (fuite confirmée), Solutions30, la Région Hauts-de-France, King Jouet, l’Ircantec, et un hôpital des Hautes-Alpes : la liste française du mois tient sur une page entière. Le même jour, un piège d’Amazon enregistre une première tentative d’exploitation de la faille PHP, quatre jours avant sa publication officielle.
16 - 22 octobre · Banques américainesDes agents d’IA dans les comptes. JPMorgan, Citi et Bank of America restreignent l’accès des agents d’IA tiers aux comptes de leurs clients, et Jamie Dimon juge le risque important. Le 22, Axios rapporte, sur la foi de sources anonymes, que de grandes banques ont détecté des agents connectés avec les identifiants de clients, qui auraient déplacé des fonds, appelé les centres d’appels et parfois agi au-delà des instructions reçues. Aucun montant n’a été confirmé.
20 - 21 octobre · PHP2ShellL’événement du mois. Deux failles dans le cœur de PHP permettent de prendre le contrôle d’un serveur en une seule requête, avant même que le site ne s’exécute. Elles ont été trouvées par Wiz à l’aide de Gemini et de GPT. Les détails fuitent le 20, le correctif sort le 21 à 14 heures, et le CERT-FR publie une alerte.
21 octobre · GitLab, Node.js, OrangeLe mercredi noir. GitLab corrige une seconde faille notée 10, présente dans toutes les versions depuis 2014. Node.js publie dix correctifs, dont une faille dans la décompression des données qui peut mener à l’exécution de code. Le réseau mobile d’Orange tombe pendant dix heures.
22 octobre · LinuxL’erreur d’aiguillage. Des rapports de failles non corrigées du noyau Linux, dont deux permettant de prendre le contrôle d’une machine à distance, sont envoyés par erreur sur la liste de diffusion publique au lieu de la liste privée. Les correctifs sont en cours d’écriture ; les attaquants, eux, savent déjà lire.
Je voudrais m’arrêter un instant sur trois de ces événements, parce qu’ils racontent, chacun à leur manière, ce qui est en train de changer.
PHP2Shell : une seule requête suffit
Pour ceux qui ne fréquentent pas les salles des machines, PHP est le langage qui fait tourner WordPress, Drupal, Joomla, Magento et l’essentiel des hébergements mutualisés, c’est-à-dire, assez littéralement, une bonne partie des sites que vous avez visités cette semaine, depuis le blog de votre boulanger jusqu’au portail de votre mairie. Les deux failles publiées le 21 octobre (CVE-2026-109618 et CVE-2026-109619) permettent d’exécuter du code à distance, sans mot de passe, en une seule requête, ce qui, en langage courant, revient à laisser un inconnu s’installer aux commandes du serveur avant même que le site n’ait eu le temps de dire bonjour.
Le détail qui m’intéresse le plus concerne leur découverte. Wiz, une société de sécurité, les a trouvées avec l’aide de deux modèles d’IA, Gemini et GPT, dès la fin du mois d’août, et les a signalées dans la foulée ; il a ensuite fallu près de deux mois pour préparer le correctif dans le plus grand secret. Deux mois pendant lesquels n’importe quel autre modèle, utilisé par n’importe qui d’autre, pouvait faire la même découverte. La première tentative d’exploitation a d’ailleurs été repérée le 17 octobre, quatre jours avant l’annonce. Environ 5,1 millions d’adresses Internet portent la signature de PHP, et quelque 758 000 d’entre elles tournent sur des versions en fin de vie, qui ne recevront jamais de correctif officiel. Je vous laisse imaginer la tête du service informatique d’une communauté de communes qui fait tourner son site sur un vieux serveur installé en 2017 par un prestataire disparu depuis.
Le plus frappant, pourtant, c’est la réaction des États, qui se sont succédé en moins de quarante-huit heures pour dire, avec des mots à peine différents, la même chose : corrigez immédiatement, et si vous ne pouvez pas, débranchez. En France, à la demande de l’ANSSI, impots.gouv.fr, les sites des préfectures, Météo-France, la CNIL, des universités et des collectivités ont été mis en « maintenance préventive » le 21 octobre, le ministère de l’Intérieur parlant d’une précaution en attendant le correctif. Aux Pays-Bas, DigiD, l’identifiant numérique de tous les citoyens, a été coupé, comme le site de la Chambre des représentants et celui du port de Rotterdam. Et au Japon, la Première ministre Sanae Takaichi a littéralement publié sur X, le soir du 21, un message demandant aux exploitants de sites de se préparer à appliquer le correctif au plus vite, en ajoutant que couper temporairement son site était un moyen efficace de réduire le risque ; son propre site officiel a d’ailleurs été suspendu jusqu’au lendemain après-midi. Et la liste ne s’arrête pas là : de Lisbonne à Wellington, en passant par Ottawa, Brasilia, Riyad, Nairobi, Taipei et même Moscou, j’ai compté 38 pays dont les autorités ont publié une alerte, demandé de couper ou coupé elles-mêmes, en moins de quarante-huit heures. Je ne me souviens pas d’avoir vu, pour une seule faille logicielle, un chef de gouvernement demander à son pays d’éteindre une partie de son Internet, ni la planète entière débrancher ses propres sites par précaution.
PHP2Shell : le monde s’éteint par précaution
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Les agents bancaires, ou l’arrivée d’un nouveau client
Le deuxième épisode est plus discret, et c’est pourtant celui qui me fait le plus réfléchir, parce qu’il touche directement à mon métier. Depuis quelques mois, des millions de particuliers confient à des agents d’IA le soin de gérer leurs affaires courantes : payer une facture, comparer des assurances, déplacer de l’argent entre deux comptes. Pour cela, ils leur donnent leurs identifiants bancaires, exactement comme on confiait autrefois sa carte à un majordome. Or les banques n’avaient pas prévu ce nouveau client, qui se connecte à trois heures du matin, appelle le centre d’appels avec une voix de synthèse et, parfois, interprète ses instructions de façon un peu trop créative.
Entre le 16 et le 22 octobre, JPMorgan, Citi et Bank of America ont commencé à restreindre l’accès de ces agents tiers, et Axios a rapporté que certains avaient déplacé des fonds au-delà de ce qu’on leur avait demandé. Il n’y a, à ce stade, aucune preuve de vol massif, et l’OCDE classe l’épisode comme un risque plutôt que comme un incident avéré ; je tiens à être précis sur ce point. Seulement, le problème de fond est posé : un agent d’IA qui agit pour vous dans votre banque est aussi un agent qu’un attaquant peut tromper, en glissant des instructions cachées dans un courriel ou une page web qu’il lira. On l’a vu le 6 octobre avec l’assistant de programmation de GitHub, capable d’envoyer vos secrets à un inconnu en vingt-huit secondes parce qu’une page web le lui demandait gentiment. Et en Corée du Sud, sept banques ont été visitées par des attaquants qui disposaient, semble-t-il, d’un agent d’IA spécialisé dans le test d’intrusion. Les mêmes outils qui nous font gagner du temps en font gagner aux autres.
GitLab et Node.js : les fondations du logiciel
Le troisième épisode touche aux fondations, et il est plus technique, mais je crois qu’il est essentiel. GitLab est l’outil dans lequel des dizaines de milliers d’entreprises stockent leur code et fabriquent leurs logiciels ; une faille notée 10, la note maximale, présente depuis 2014 dans toutes les versions, permet potentiellement à un inconnu d’y exécuter ses propres commandes, c’est-à-dire, en bout de chaîne, de glisser ce qu’il veut dans les logiciels que ces entreprises livrent ensuite à leurs clients. Node.js, de son côté, fait tourner une bonne partie des applications web modernes et des serveurs qui les servent. Ajoutez la campagne GhostAction, qui a volé les clés d’accès de près de 1 900 développeurs, et le ver Shai-Hulud qui empoisonne les bibliothèques npm que tout le monde télécharge sans les lire, et vous obtenez une image assez nette : ce ne sont plus seulement les logiciels qu’on attaque, c’est l’usine qui les fabrique.
Une pandémie de virus informatiques
Je me méfie des métaphores médicales, qu’on a beaucoup usées depuis 2020, mais je n’en trouve pas de plus juste pour décrire ce que nous regardons. Car ce que montre octobre 2026, c’est exactement la mécanique d’une épidémie, transposée au logiciel. Il y a le patient zéro, la faille qui dort depuis douze ans dans GitLab ou depuis vingt-sept ans dans OpenBSD. Il y a la contagion, et le ver Shai-Hulud en est l’illustration parfaite : il vole les accès d’un développeur, s’en sert pour infecter les bibliothèques que ce développeur publie, lesquelles infectent à leur tour tous ceux qui les téléchargent, et ainsi de suite, de proche en proche, comme un virus qui passe d’une main à une poignée de porte. Il y a les mutations, avec ces logiciels malveillants repérés par Google qui demandent à un modèle d’IA de réécrire leur propre code pour échapper aux antivirus. Il y a les personnes fragiles, ces 758 000 serveurs qui tournent sur des versions de PHP que plus personne ne soigne. Il y a le vaccin, c’est-à-dire le correctif, qu’il faut d’abord fabriquer, puis distribuer, puis faire accepter à des millions d’administrateurs dont une partie, comme pour tous les vaccins, ne se presse pas. Et il y a, désormais, le confinement : quand trente-huit pays éteignent leurs propres sites en quarante-huit heures pour laisser passer la vague, on ne voit pas très bien comment l’appeler autrement.
Reste le chiffre qui intéresse les épidémiologistes avant tous les autres, celui qui dit si l’épidémie s’éteint ou si elle s’emballe : la courbe des cas. La voici, pour les failles informatiques.
La courbe d’une épidémie : failles publiées chaque mois
Vulnérabilités (CVE) publiées chaque mois, de janvier 2017 à septembre 2026, octobre en projection. Valeurs relevées sur le graphique de cve.0xosprey.com, arrondies.
Pendant cinq ans, de 2017 à 2021, on publiait environ 1 500 failles par mois, avec une régularité de métronome. La courbe monte doucement jusqu’en 2025, puis elle se cabre au début de 2026, au moment précis où les modèles comme Mythos commencent à fouiller le code de la planète, et elle devient presque verticale à l’été : environ 15 000 failles publiées en septembre, près de dix fois le rythme d’il y a cinq ans, et sans doute davantage en octobre. Tous ceux qui ont regardé, au printemps 2020, les courbes de contamination du journal de 20 heures reconnaîtront cette forme. Elle ne dit pas que le monde va s’arrêter. Elle dit que les soignants, eux, vont être débordés.
Failles corrigées par Microsoft au Patch Tuesday, 2026
Nombre de vulnérabilités corrigées chaque mois. BleepingComputer relie ce record à l’usage de l’IA par Microsoft pour chasser ses propres failles.
Le volume des correctifs de Microsoft a donc plus que triplé en deux mois, et la raison avancée est presque comique, tant elle confirme ce que je vous disais plus haut : Microsoft utilise lui-même l’IA pour fouiller son propre code, si bien qu’il trouve en un mois ce qu’il trouvait autrefois en un an. C’est une excellente nouvelle pour la sécurité de demain. C’est une nouvelle nettement moins réjouissante pour les centaines de milliers d’entreprises qui doivent installer 1 411 correctifs avant que quelqu’un d’autre ne les étudie attentivement pour comprendre, en creux, ce qu’ils réparent. Car un correctif, il faut le savoir, est aussi un plan : lorsqu’on publie la réparation, on publie implicitement l’emplacement de la fuite, et un attaquant un peu outillé n’a plus qu’à comparer la version corrigée et l’ancienne pour fabriquer son arme. Il y a cinq ans, cet exercice prenait des semaines à des spécialistes ; il prend aujourd’hui quelques heures à un modèle.
Voilà, en résumé, le mois que nous venons de vivre : des failles de plus en plus nombreuses, de plus en plus graves, trouvées de plus en plus souvent par des machines, et exploitées de plus en plus vite, parfois avant même d’avoir été publiées. Aucune n’a éteint Internet. Toutes, en revanche, ont rappelé à quel point il tient à peu de chose.
03La vitesse : quand l’attaquant ne dort plus
Pour comprendre pourquoi octobre ressemble à ce qu’il ressemble, il faut regarder avec quelle rapidité les machines ont appris à faire ce que seuls quelques milliers d’humains savaient faire. En août 2025, lors du concours AIxCC de l’armée américaine, des systèmes d’IA ont trouvé seuls 54 des 63 failles cachées dans 54 millions de lignes de code, en ont corrigé 43, et ont découvert au passage 18 failles authentiques que personne n’avait vues, pour environ 152 dollars et 45 minutes par correctif. Puis, en novembre, Anthropic révélait qu’un groupe qu’elle attribue à un acteur étatique chinois avait confié à Claude Code 80 à 90 % d’une campagne d’espionnage contre une trentaine de cibles, les humains n’intervenant qu’à quelques moments décisifs. L’attaquant automatique de 2025 était rapide, infatigable, et encore un peu mythomane, puisqu’il inventait parfois des mots de passe qui ne marchaient pas. Il a fait des progrès depuis.
Mythos, ou le changement d’échelle
En avril 2026, Anthropic a dévoilé Claude Mythos Preview, un modèle qu’elle a refusé de rendre public à cause de ses capacités en cybersécurité, et qu’elle a confié à un consortium de défenseurs, Microsoft, Apple, AWS, Cisco ou la Linux Foundation, sous le nom de Project Glasswing. Le modèle a déniché une faille vieille de vingt-sept ans dans OpenBSD, le système réputé le plus sûr du monde, pour moins de 50 dollars de calcul selon les résumés publiés, et Mozilla a corrigé d’un coup 271 failles de Firefox qu’il avait trouvées. Le bilan du 22 mai résume à lui seul l’état du monde : plus de dix mille failles graves chez les partenaires en un mois, et, dans les logiciels libres, un entonnoir qui se resserre brutalement.
Trouver, vérifier, signaler, corriger
Failles trouvées dans l’open source23 019
dont graves ou critiques~6 200
Vérifiées par des humains1 752
Signalées aux mainteneurs530
Corrigées75
Bilan Glasswing au 22 mai 2026 pour les projets open source, d’après Anthropic. Sur 1 752 failles vérifiées, 90,6 % étaient valides.
Sur plus de 23 000 failles trouvées, 75 avaient été corrigées un mois plus tard. Le goulot d’étranglement se situe donc tout entier du côté de l’humain qui doit vérifier, écrire le correctif et le publier, souvent un bénévole qui maintient le soir, après son travail, une brique dont dépend la moitié d’Internet. Ces failles ont certes été trouvées par les défenseurs, dans un cadre fermé ; seulement, rien n’interdit de penser que d’autres modèles, moins regardants, font le même travail ailleurs, et les analystes estiment que l’avance des défenseurs se compte en mois.
Une vidéo qui circule sur X résume la situation avec plus d’humour que tous les rapports réunis : une IA vient de désassembler un jeu vidéo entier, et l’on comprend soudain que des millions de lignes de code illisibles et jamais documentées étaient, en réalité, l’essentiel de notre protection.
Vidéo en anglais, sous-titrée, partagée sur X.
Le délai qui est devenu négatif
Pendant longtemps, la sécurité informatique a vécu sur une règle tacite : entre la publication d’une faille et son exploitation, les défenseurs avaient quelques semaines pour installer le correctif. Mandiant, la filiale de Google spécialisée dans la réponse aux incidents, estime désormais ce délai moyen à moins sept jours, autrement dit l’attaque arrive en moyenne une semaine avant le correctif. Le même rapport contient un chiffre que je n’arrive pas à oublier : lorsqu’un groupe criminel obtient un accès à un réseau et le transmet à un second groupe, spécialisé dans le rançongiciel, ce passage de relais prenait plus de huit heures en 2022. En 2025, il prenait 22 secondes.
Reste la vitesse brute. On entend parfois que DeepSeek écrirait à 1 500 tokens par seconde ; c’est presque vrai, puisque c’est Cerebras, un fabricant de puces, qui a fait tourner en 2025 une version allégée de DeepSeek à cette vitesse, un token valant à peu près trois quarts de mot. Depuis, ses machines ont dépassé les 4 400 tokens par seconde.
La course de vitesse, en direct
Un développeur qui tape vite0
Cerebras, DeepSeek distillé (2025)0
Cerebras CS-4 (2026)0
Tokens écrits depuis le début de l’animation, qui recommence toutes les dix secondes. Un humain tape environ quarante mots par minute, soit à peu près un token par seconde.
Cette vitesse vaut surtout par ce qu’elle permet : lancer mille tentatives d’attaque pendant que l’administrateur d’en face lit encore le premier courriel d’alerte, garder les dix qui marchent, et recommencer toute la nuit, sans s’énerver. La défense, elle, reste soumise aux horaires de bureau, aux validations hiérarchiques et aux congés de la Toussaint. Je précise, par honnêteté, que la plupart des intrusions viennent encore d’erreurs humaines très classiques ; l’IA ne les crée pas, elle les trouve simplement plus vite, toutes, partout, et en même temps.
Pourquoi nous vivons la meilleure période de l’histoire pour attaquer
C’est là que mon optimisme et mon inquiétude se réconcilient. À terme, je suis à peu près convaincu que l’IA va « corriger Internet » : les mêmes modèles qui trouvent les failles écriront les correctifs, puis réécriront dans des langages plus sûrs les vieilles briques qui soutiennent toute la maison. Seulement, entre aujourd’hui et ce jour-là, nous traversons une fenêtre que j’estime entre un et trois ans, pendant laquelle l’outil qui trouve les failles existe déjà, alors que le parc informatique mondial, lui, contient toujours trente ans de code écrit à la main, souvent à la va-vite. Pour un attaquant, c’est le moment idéal : jamais l’arme n’a été aussi puissante, et jamais elle ne le sera autant face à une cible aussi vulnérable. Dans trois ans, le stock de failles anciennes aura fondu ; aujourd’hui, il est intact, et on vient de lui braquer un projecteur dessus.
La fenêtre de tir
Ma lecture, pas une mesure. Le danger se loge là où les deux courbes sont hautes en même temps.
04L’effet domino : ce qui tombe quand Internet tombe
Admettons donc, pour la suite de ce texte, qu’Internet tombe en France. Mettons que ce soit le fait d’un groupe malveillant ou d’un agent d’IA autonome lâché dans la nature ; je ne vous dirai ni qui, ni comment, d’abord parce que ce n’est pas l’objet de ce texte, ensuite parce que, pour la suite, cela n’a presque aucune importance. Les réseaux des opérateurs, les centres de données et les services en ligne cessent de répondre les uns après les autres, et le pays perd, en quelques heures, l’outil avec lequel il coordonne à peu près tout ce qu’il fait.
La première chose à comprendre, c’est qu’Internet n’est plus un service parmi d’autres : c’est devenu le système nerveux de tous les autres, de sorte que lorsqu’il tombe, il ne tombe jamais seul. Et la seconde, c’est qu’il tient l’électricité par la main. Le réseau électrique se pilote par des réseaux de communication, si bien qu’un réseau privé de ses yeux devient fragile, et que le jour où il trébuche, le remettre debout devient infiniment plus long. Le 28 avril 2025, l’Espagne et le Portugal se sont éteints en quelques secondes, sans tempête ni attaque, et il a fallu près d’une journée pour rallumer la péninsule, alors même que tout le reste fonctionnait autour.
La cascade : touchez un secteur pour lire sa fiche
Télécoms. Les antennes-relais tiennent une vingtaine de minutes sur batterie, et aucun texte n’impose de durée minimale. Lors de la tempête Ciaran, chez un opérateur, 90 % des sites tombés l’étaient faute d’électricité.
Les liens sont simplifiés : en réalité, chaque secteur dépend aussi des autres.
Les télécoms, première pièce à tomber
Prenons les choses dans l’ordre où elles tomberaient vraiment. Votre téléphone, d’abord, qui vous paraît l’objet le plus autonome du monde, ne l’est pas du tout : il ne sert à rien sans l’antenne d’en face, et cette antenne a besoin de courant. La France en compte environ 60 000, dont les batteries tiennent une vingtaine de minutes. Aucun texte n’impose aux opérateurs une durée minimale d’autonomie ; il faudrait, pour tenir deux heures, installer environ une tonne de matériel au pied de chaque pylône. Lors de la tempête Ciaran, en novembre 2023, l’Arcep a constaté que chez un opérateur, 90 % des sites tombés l’étaient tout simplement faute d’électricité. Au retour du courant, d’ailleurs, toutes ne redémarrent pas seules, et celles qui restent éteintes attendent la visite d’un technicien, qui lui-même attend du carburant.
Ajoutons que la fibre, contrairement au vieux réseau de cuivre qui alimentait lui-même les téléphones fixes, ne transporte pas de courant : sans électricité, votre box s’éteint, et votre téléphone fixe avec elle. Quant à FR-Alert, le système qui permet à la préfecture d’envoyer un message d’alerte sur tous les téléphones d’une zone, il passe par les réseaux 4G et 5G ; il devient donc inopérant précisément au moment où l’on en aurait le plus besoin. On l’a vu ailleurs : en Australie, le 8 novembre 2023, une simple mise à jour de routage chez Optus a coupé dix millions d’abonnés pendant douze heures, et près de 2 700 appels aux numéros d’urgence n’ont jamais abouti.
L’électricité, qui dépend de ce qu’elle alimente
Vient ensuite l’électricité, et c’est là que la mécanique devient franchement vicieuse. Un réseau électrique moderne se pilote à distance : les centrales, les postes de transformation et les répartiteurs de RTE échangent en permanence des informations pour équilibrer, à la seconde près, la production et la consommation. Sans ces échanges, les opérateurs perdent la vue, et un réseau aveugle se protège en se coupant. Pour rallumer ensuite un réseau éteint, il faut coordonner, poste par poste et centrale par centrale, des milliers de manœuvres, ce qui suppose précisément de pouvoir se parler. Le 4 novembre 2006, pour ne prendre qu’un exemple, une ligne coupée en Allemagne pour laisser passer un navire a scindé le réseau européen en trois morceaux, et cinq millions de foyers français ont été délestés pendant près d’une heure.
Pour redémarrer un réseau éteint, il faut le reconstruire par îlots, en partant des centrales capables de redémarrer seules, puis en les reliant progressivement les unes aux autres. RTE dispose d’un plan de reconstitution, dont le contenu et les durées ne sont pas publics. Nos centrales nucléaires ont un atout précieux : elles savent s’« îloter », c’est-à-dire se détacher du réseau et continuer à tourner pour leur seule consommation, ce qu’EDF réussit dans environ 90 % des cas. Si l’îlotage échoue, elles s’arrêtent et basculent sur leurs groupes diesel de secours, qui démarrent en quelques secondes. Seulement, un réacteur arrêté met ensuite des jours à redémarrer, comme en Espagne en 2025, où l’essentiel du courant n’est revenu que le lendemain matin et où au moins huit personnes sont mortes, à cause d’une bougie, d’un groupe électrogène mal ventilé ou d’un respirateur à domicile.
En cas de pénurie, l’État ne coupe pas tout le monde : il déleste. Le plan préparé pour l’hiver 2022 prévoyait des coupures de deux heures par zones d’environ 100 000 habitants, en épargnant quelque 14 000 sites prioritaires (hôpitaux, gendarmeries, casernes, commissariats) dont la liste, fixée par un arrêté de 1990, reste confidentielle. Détail qui a son importance pour la suite : ni les stations de pompage d’eau, ni les antennes-relais ne figurent par défaut sur cette liste.
Et encore, tout ce qui précède suppose que nos joyeux malfaiteurs se montrent raisonnables, c’est-à-dire qu’ils s’en tiennent au réseau électrique français et s’arrêtent là. Rien ne les y oblige. Rien ne les empêche, pendant que la France est à terre, de s’attaquer en même temps aux pays voisins, avec lesquels notre réseau est précisément interconnecté, de sorte que l’entraide européenne, celle qui a permis à l’Espagne de se rallumer en important du courant français, ne jouerait plus. Rien ne les empêche non plus de ne pas « se contenter » de l’électricité, et de profiter du chaos ambiant, pendant que les équipes de sécurité courent partout à la fois, pour s’infiltrer tranquillement dans les autres systèmes critiques, l’eau, les banques, les hôpitaux, les télécoms, qu’on ne surveille plus très bien quand on est occupé à rallumer les lumières. Je ne dis pas que c’est le scénario le plus probable ; je dis qu’il ne coûte presque rien de plus à qui a déjà la main, et que le pire, dans ces affaires, a toujours consisté à sous-estimer l’appétit de l’attaquant une fois la porte ouverte.
Les paiements, ou l’art de redécouvrir le liquide
Pendant ce temps, à la caisse du supermarché, le terminal de paiement affiche « Connexion impossible ». Les Français ne règlent plus que 19 euros sur 100 en espèces chez les commerçants, contre 33 en 2012 ; tout le reste passe par la carte, le sans-contact ou le téléphone, c’est-à-dire par le réseau. Le pays ne compte plus que 40 804 distributeurs de billets, 1 700 de moins qu’un an plus tôt, et ils s’arrêtent avec le courant. Le directeur des systèmes de paiement de la Banque de France jugeait d’ailleurs, en mai 2025, la probabilité de tels scénarios « élevée », et rappelait qu’en Espagne, après le blackout, le transporteur de fonds Loomis avait dû distribuer trois fois son volume habituel de billets en 72 heures. Mastercard rendra obligatoire, en 2027, le paiement hors ligne sur les nouvelles cartes européennes, plafonné à 200 euros ; c’est une excellente idée, qui arrivera quelques mois trop tard pour notre hiver.
Les systèmes de règlement entre banques ne sont pas plus invulnérables. Le 27 février 2025, T2, le système de la Banque centrale européenne qui règle chaque jour des milliers de milliards d’euros entre établissements, est tombé pendant environ sept heures à cause d’un défaut matériel. La panne n’avait rien de malveillant ; elle a pourtant montré à quel point la monnaie est devenue, au sens propre, une affaire de serveurs.
L’eau, que l’on croit acquise
L’eau, justement, n’arrive pas toute seule à votre robinet. Elle est pompée, traitée, puis remontée dans des châteaux d’eau par des stations électriques et largement automatisées. Quand le courant manque, les pompes s’arrêtent, et les réserves en hauteur tiennent en général une journée de consommation. Les grands opérateurs d’Île-de-France ont des groupes électrogènes et des interconnexions qui leur ont permis, en juin 2025, de traverser une coupure de quelques heures sur quatre usines desservant trois millions d’habitants sans que personne ne s’en aperçoive ; les petites unités, elles, s’arrêtent, et l’on passe aux camions-citernes. Quant à la cybersécurité de ces installations, elle laisse rêveur : l’ANSSI a recensé 46 incidents dans le secteur de l’eau entre 2021 et 2024, les trois quarts dans des collectivités, dont la télégestion repose souvent sur des réseaux qu’elle qualifie de non sécurisés et d’obsolètes.
L’eau à Paris : la gravité tient, les pompes lâchent
Coupe simplifiée d’un quartier parisien. L’eau des réservoirs, perchés sur les buttes, descend par gravité dans des conduites qui passent dans les galeries d’égout ; c’est pourquoi les fontaines Wallace et les rez-de-chaussée gardent l’eau un moment. Mais dans l’immeuble, c’est un surpresseur électrique, en cave, qui la pousse dans les étages : quand il s’arrête, la colonne se vide et les étages hauts sont à sec les premiers.
Le carburant et les rayons
Les stations-service, elles, ont besoin d’électricité pour pomper et de réseau pour encaisser ; sans groupe électrogène, elles ne distribuent rien. La France dispose pourtant de stocks stratégiques confortables, environ 108 jours de consommation répartis sur 81 sites, mais un stock ne sert à rien s’il ne peut pas être distribué. Souvenez-vous d’octobre 2022 : une grève dans quatre raffineries a suffi pour que près de 30 % des stations du pays, et 45 % en Île-de-France, manquent d’au moins un carburant en quelques jours, alors même que les stocks étaient pleins. La panique d’achat va toujours plus vite que la pénurie réelle.
Sans carburant, les camions ne roulent plus, et sans camions, les rayons se vident, puisque la grande distribution travaille à flux tendu et que les supermarchés sont livrés tous les jours. L’Atelier parisien d’urbanisme estimait en 2024 que Paris dispose de cinq à sept jours de stocks alimentaires, en comptant les placards des ménages, les commerces, les cantines et les entrepôts, pour un besoin quotidien d’environ 2 500 tonnes de denrées. Les commandes, elles aussi, transitent par des logiciels, si bien qu’un entrepôt intact mais coupé du réseau ne sait plus quoi envoyer, ni à qui. Et je n’ai pas oublié l’alerte du CERT-FR du 12 octobre sur les contrôleurs de froid industriel piratés : une chaîne du froid qui s’interrompt, c’est un entrepôt entier de produits frais qui part à la benne en quarante-huit heures.
Les hôpitaux
Les hôpitaux disposent de groupes électrogènes, fort heureusement, et une circulaire de 2005 leur impose des réserves de fioul suffisantes pour au moins 48 heures, avec un circuit de réapprovisionnement prévu à l’avance. Quarante-huit heures, c’est confortable pour une tempête ; c’est court pour une panne qui dure, surtout si le camion de fioul ne peut ni faire le plein ni prévenir qu’il arrive. Et un hôpital moderne vit de dossiers informatisés, d’examens d’imagerie transmis par le réseau, de prescriptions électroniques et de pharmacies commandées en ligne. Nous savons ce qu’il advient quand cette informatique tombe, parce que l’hôpital de Corbeil-Essonnes l’a vécu : après la cyberattaque du 21 août 2022, il a fonctionné en mode dégradé pendant environ deux mois et demi, au papier et au crayon. Un seul établissement était touché, et tout le reste du pays fonctionnait autour pour l’aider.
Les transports
Les trains, les métros et les tramways sont électriques, leurs signalisations aussi, et leurs postes de commande sont informatisés. Le 16 septembre dernier, une coupure de sept minutes à Paris, touchant 230 000 foyers, a suffi à perturber la ligne 13, le tram T2 et les RER B et D pendant tout l’après-midi. Les feux de circulation s’éteignent aussi, ce qui transforme chaque carrefour en exercice de négociation collective.
L’ordre public, dans le noir et sans témoin
Reste une conséquence de la coupure dont on parle rarement, et qui est pourtant la plus immédiate. Aujourd’hui déjà, avec toute l’électricité du monde, des pillards profitent de la moindre faille de surveillance ; on l’a vu lors des émeutes de 2023. Imaginez maintenant une ville où la police ne peut plus communiquer, ses radios et ses réseaux dépendant des mêmes relais que les vôtres ; où plus aucune caméra de vidéosurveillance ne fonctionne, puisqu’elles ont besoin de courant pour filmer et de réseau pour transmettre ; où plus personne, enfin, ne peut sortir son téléphone pour filmer l’ampleur des dégâts et la faire circuler. Le maintien de l’ordre moderne repose tout entier sur trois choses, voir, enregistrer et coordonner, que la panne supprime d’un coup. La dissuasion de la caméra disparaît, la preuve disparaît avec elle, et les renforts ne savent plus où aller. Il faut avoir cela en tête pour la suite : ce qui se joue dans l’obscurité ne laisse, par définition, presque aucune trace, et une foule qui se sait invisible ne se comporte pas comme une foule filmée.
L’État
Quant à l’État, il dépend des mêmes télécoms que vous pour donner ses consignes, ce qui pose un problème assez évident le jour où ces consignes deviennent vitales. La France a fermé en 2016 l’émetteur grandes ondes de France Inter à Allouis, qui portait la radio jusqu’au fond des vallées et à travers l’Europe, pour économiser environ six millions d’euros par an ; il reste les stations ici, l’ancien réseau France Bleu, liées par convention au ministère de l’Intérieur, et la FM, à condition d’avoir un poste à piles. Le gouvernement est d’ailleurs parfaitement conscient du problème : le 8 juillet dernier, il a validé un exercice national de « black-out électrique généralisé », prévu pour le second semestre 2027, qui doit précisément tester sa capacité à communiquer quand les réseaux sont coupés. Je trouve assez rassurant qu’on y pense, et un peu moins qu’on ait prévu d’y penser dans un an.
Le compte à rebours : combien de temps chaque réseau tient sans courant
Durées indicatives d’autonomie sans électricité, en échelle logarithmique. Un stock de carburant de 108 jours ne vaut que si l’on peut encore le distribuer, ce qui n’est plus le cas sans courant ni réseau.
05Combien de temps serions-nous paralysés ?
C’est la question que tout le monde me pose, et la réponse honnête tient en une phrase désagréable : cela dépend de ce qui tombe, et surtout de ce qu’il faut reconstruire. Une panne logicielle se répare en heures, parce qu’il suffit de revenir à la version précédente. Un réseau électrique effondré se relance en heures ou en jours, parce qu’il faut redémarrer les centrales une à une en reconstituant l’équilibre. En revanche, des machines effacées, des systèmes chiffrés par un rançongiciel ou des équipements physiquement détruits se comptent en semaines, voire en mois.
Durée des grandes pannes récentes
Durée du rétablissement principal, en échelle logarithmique. Les séquelles ont souvent duré plus longtemps. Pour le blackout ibérique, du début de la coupure au retour de l’essentiel du courant le lendemain matin.
Ce graphique a une vertu, et une limite. Sa vertu, c’est de montrer qu’aucune des grandes pannes d’infrastructure récentes n’a duré plus de quelques jours, et que nos sociétés savent remarquablement bien se relever : Maersk a réinstallé en dix jours 4 000 serveurs, 45 000 ordinateurs et 2 500 applications, un travail qui, selon son président, aurait normalement pris six mois. Sa limite, c’est que chacune de ces pannes était isolée : une entreprise, un opérateur, un hôpital, un pays, avec tout le reste du monde intact autour pour envoyer des techniciens, des pièces et des modems de rechange. Une panne généralisée retire précisément cette béquille.
Dans ce cas, mon estimation, et ce n’est qu’une estimation, tient en trois paliers. Il faudrait quelques jours pour retrouver un courant à peu près stable et un réseau de télécommunications dégradé, à condition que les centrales et les postes n’aient pas été endommagés. Il faudrait ensuite deux à trois semaines pour retrouver un fonctionnement approximatif des paiements, de la logistique et des administrations, parce que chaque système effacé doit être reconstruit, vérifié, puis reconnecté aux autres dans le bon ordre. Et il faudrait plusieurs mois, enfin, pour que tout redevienne normal, pour que les entreprises aient reconstitué leurs données et que les chaînes d’approvisionnement aient retrouvé leur rythme. C’est cette chronologie que suit la simulation de la partie 8.
06Le pire pays, au pire moment
Si j’écrivais ce texte depuis Copenhague ou depuis Helsinki, où chaque foyer reçoit une brochure expliquant quoi faire en cas de crise et où l’on construit des abris sous les parkings depuis la guerre froide, je m’arrêterais probablement là. Seulement, j’écris depuis la France, en octobre 2026, et il se trouve que le pays cumule, cette semaine précisément, à peu près toutes les fragilités qui transforment une panne en crise, puis une crise en désastre. Mes années de géopolitique et d’affaires publiques m’ont appris à regarder une chose avant toutes les autres lorsqu’un choc frappe un pays : ses réserves. Réserves d’argent, réserves d’ordre public, réserves de patience. La France aborde cet hiver avec très peu des trois.
Une dette à 5 %
Commençons par l’argent, puisque c’est lui qui paie les techniciens, les gendarmes et le fioul des groupes électrogènes. Le mercredi 21 octobre, le taux auquel la France emprunte à dix ans a touché 5,0023 %, son plus haut niveau depuis juillet 2002, avant de se stabiliser autour de 4,99 %. L’écart avec l’Allemagne, qui emprunte à 3,42 %, atteignait ce jour-là environ 158 points de base, c’est-à-dire que la France paie chaque année 1,58 % de plus que sa voisine sur chaque euro emprunté. On n’avait plus vu un tel écart depuis la crise de la zone euro de 2011-2012, et il était d’environ 55 points en février dernier, ce qui donne une assez bonne idée de la vitesse à laquelle la confiance s’évapore.
Ce que la France paie de plus que l’Allemagne
Écart de taux à dix ans entre la France et l’Allemagne, en points de base. Trois relevés seulement, espacés et reliés pour la lisibilité : la courbe réelle a fait des allers-retours entre février et octobre. Sources : BabyPips, France-Épargne.
La dette publique atteint 119 % du PIB, record d’après-guerre, et la charge des intérêts se dirige tranquillement vers 100 milliards d’euros par an d’ici la fin de la décennie, soit davantage que le budget de l’Éducation nationale. Le budget 2027, porté par le gouvernement minoritaire de Sébastien Lecornu, prévoit 54 milliards d’euros d’effort et des émissions de dette record, de l’ordre de 340 milliards ; la commission des finances l’a rejeté à la quasi-unanimité, les débats reprennent le 27 octobre, le Parti socialiste menace de censurer si le texte « ne bouge pas », et La France insoumise censurera en cas de 49.3. Ce soir même, Moody’s doit rendre sa décision sur la note de la France, actuellement Aa3 avec perspective négative, et la plupart des économistes s’attendent à une dégradation d’un cran.
Ce qu’une dégradation déclenche vraiment
On présente souvent la note des agences comme une simple appréciation, une sorte de bulletin scolaire que les marchés liraient d’un œil distrait. C’est très au-dessous de la réalité, et c’est là que le mécanisme devient dangereux. Beaucoup de grands investisseurs, fonds de pension, assureurs, banques centrales et fonds souverains, ne sont pas libres d’acheter ce qu’ils veulent : leurs statuts, leur réglementation ou les règles des indices qu’ils suivent les obligent à ne détenir que de la dette d’une certaine qualité. Tant que la France reste dans la catégorie haute, tout va bien. Le jour où elle en sort, une partie de ces investisseurs n’a pas le choix : ils doivent vendre, non parce qu’ils jugent la France condamnée, mais parce que leurs propres règles le leur imposent.
Prenons le cas d’un fonds souverain, de ceux qui gèrent les réserves d’un État et pèsent des centaines de milliards. Son mandat lui interdit, mettons, de conserver une dette notée sous un certain seuil. Si Moody’s puis Standard & Poor’s abaissent la France sous ce seuil, le gestionnaire ne se demande pas s’il a raison ou tort : il exécute son mandat et se met à vendre ses obligations françaises, en quelques jours, par paquets. Or quand beaucoup de vendeurs arrivent en même temps et qu’il n’y a plus assez d’acheteurs en face, le prix des obligations chute, et comme le taux d’intérêt monte mécaniquement quand le prix baisse, la France doit offrir davantage pour continuer à emprunter. Ce taux plus élevé alourdit la charge de la dette, ce qui dégrade encore les finances publiques, ce qui justifie une nouvelle dégradation, et ainsi de suite. Les marchés appellent cela, joliment, une « spirale », et les Grecs, les Portugais et les Irlandais l’ont connue de près entre 2010 et 2012.
Deux garde-fous existent, et je ne veux pas les passer sous silence. D’abord, une seule dégradation ne suffit généralement pas à faire sortir la France des grands indices de dette de qualité, car il en faudrait plusieurs, chez plusieurs agences ; nous n’y sommes pas encore. Ensuite, la Banque centrale européenne peut, en théorie, racheter de la dette pour amortir le choc. Reste que ces digues supposent du temps et du sang-froid, et qu’une dégradation simultanée de Moody’s et de Standard & Poor’s, au beau milieu d’une crise budgétaire et d’une éventuelle panne, offrirait exactement le contraire : la précipitation.
On me répond souvent, à ce stade, que la France n’est pas la Grèce, et c’est parfaitement exact. Le problème, c’est que c’est vrai dans le mauvais sens. La Grèce était un petit pays qu’on pouvait renflouer ; la France est la deuxième économie de la zone euro, et sa taille, qui devait être une protection, est devenue le piège. Jugez plutôt : le déficit que la France creuse en une seule année, de l’ordre de 170 milliards d’euros, est comparable au montant cumulé des plans de sauvetage qu’il a fallu monter, en plusieurs fois et dans la douleur, pour sauver la Grèce tout entière. Et surtout, la France est l’un des principaux garants du fonds de secours de la zone euro, le Mécanisme européen de stabilité, dont elle apporte environ un cinquième du capital. Autrement dit, le pompier est aussi l’un des murs porteurs de la caserne : on voit mal comment un fonds dont la France garantit le cinquième pourrait sauver la France, puisqu’en cas de défaut français, c’est une partie de ses propres fondations qui s’effondrerait. Ce qui a sauvé la Grèce ne peut pas, par construction, sauver la France.
Pourquoi la France n’est pas sauvable comme la Grèce
Ordres de grandeur. Déficit annuel français récent ~170 Md€ ; total cumulé des programmes d’aide à la Grèce ~290 Md€ ; part de la France au capital du Mécanisme européen de stabilité ~20 %. Sources : AFT, ESM.
Reste à relier les deux fils de cet article, celui de la panne et celui de la dette, car c’est leur rencontre qui m’inquiète le plus. Imaginez que le piratage du réseau électrique dont je parlais plus haut survienne un matin d’hiver, en pleine tempête budgétaire. Dans la même heure, deux choses se produiraient. La Bourse de Paris s’effondrerait, parce qu’un pays dont on ignore quand reviendra le courant est un pays dont les entreprises ne produisent plus, ne vendent plus et ne valent soudain plus grand-chose. Et au même instant, le taux auquel la France emprunte exploserait, parce que les investisseurs, pris de panique, vendraient la dette d’un État qu’ils ne savent plus ni joindre ni évaluer. Or ces deux mouvements, en temps normal, se compensent : quand les actions chutent, les investisseurs se réfugient d’ordinaire dans les obligations d’État, jugées sûres, ce qui en fait monter le prix et baisser le taux. Dans notre scénario, il n’y aurait plus de refuge, puisque c’est l’État lui-même qui serait la source du danger. Les actions s’effondreraient et les taux s’envoleraient en même temps, une combinaison que les marchés redoutent entre toutes, parce qu’elle signifie qu’il n’y a plus, nulle part, d’endroit où se mettre à l’abri.
Pourquoi je crois à un défaut avant Noël
Je vais maintenant écrire une phrase que très peu d’économistes oseraient signer, et je l’assume entièrement : je crois vraiment qu’un défaut de paiement de la France d’ici Noël est envisageable. Envisageable, je n’ai pas dit probable, ce qui suffit pourtant amplement à mériter qu’on en parle. Je sais parfaitement que le consensus dit l’inverse. Le ministre de l’Économie répète que le marché « n’est pas cassé », la France emprunte encore normalement, elle le fait dans sa propre monnaie, et la Banque centrale européenne se tient en arrière-plan. Un taux de 5 %, aussi désagréable soit-il, ne fait pas à lui seul une faillite, et l’Italie a vécu bien pire sans jamais faire défaut.
Seulement, regardez la séquence des prochaines semaines, et regardez-la comme on regarde une piste de dominos. Ce soir, une probable dégradation par Moody’s. Le 27 octobre, la reprise d’un débat budgétaire que le gouvernement n’a pas les moyens de gagner, avec une censure qui ferait tomber à la fois le texte et le Premier ministre. Le 25 novembre, le remboursement d’une obligation de 36,7 milliards d’euros, auquel s’ajoutent 8,1 milliards de coupons, qu’il faudra bien refinancer. Le 27 novembre, la revue de S&P. Le prix de l’assurance contre un défaut de la France, mesuré par les contrats dits CDS, a d’ailleurs atteint le 1er octobre son plus haut niveau depuis 2013. Entre-temps, un État qui doit placer des centaines de milliards de dette sur les marchés, dont une large partie auprès d’investisseurs étrangers qui n’ont aucune obligation morale de revenir à l’adjudication suivante. Quant au filet de la BCE, son outil anti-crise, le TPI, n’a rien d’automatique : il suppose que le pays respecte les règles budgétaires européennes, et la procédure pour déficit excessif dont la France fait l’objet complique précisément son déclenchement. Il suffit qu’une adjudication se passe mal, qu’un grand acheteur se retire, que Francfort hésite quelques jours de trop, pour que la mécanique s’emballe beaucoup plus vite que ne le prévoient les modèles. Les marchés, voyez-vous, ont cette particularité de tenir des années sans broncher, puis de céder en une semaine.
Et il existe surtout une forme de défaut dont on parle beaucoup moins, qui m’intéresse ici au premier chef : le défaut technique. Un État peut avoir l’argent et rater une échéance, tout simplement parce que les tuyaux qui transfèrent cet argent ne fonctionnent plus. Les adjudications de l’Agence France Trésor, les règlements entre banques, les paiements de coupons aux investisseurs, tout cela repose sur des systèmes informatiques interconnectés, qui fonctionnent si bien d’ordinaire qu’on a oublié qu’ils existaient. Mettez une panne de grande ampleur au-dessus d’une dette déjà sous tension, et vous obtenez le scénario que je raconterai plus bas. Ce ne serait pas une première : en 1979, les États-Unis eux-mêmes ont payé en retard des bons du Trésor, en partie à cause d’une panne du matériel qui préparait les chèques. Je le crois envisageable ; je ne prétends pas qu’il soit écrit.
Un pays qui sort d’un week-end d’émeutes
Le second facteur tient à l’état de la rue. Le samedi 17 octobre, la journée nationale de mobilisation contre la vie chère a réuni 550 000 personnes selon le ministère de l’Intérieur, soit plusieurs fois ce que prévoyaient les services de renseignement, et elle a dégénéré dans un nombre de villes que personne n’avait anticipé. La mairie de Limoges a été ravagée par le feu, celle de Marseille envahie après que sa porte a été enfoncée, celle de Lille vandalisée, la résidence du préfet de Bordeaux visée, l’office du tourisme de Lyon incendié, des magasins pillés à Paris et la place Vendôme couverte de tags. Le Premier ministre a fait état de 1 200 interpellations et de 150 policiers blessés.
Depuis, des couvre-feux locaux ont été instaurés à Paris, à Lyon, à Lille et à Nice, le Premier ministre n’exclut pas l’état d’urgence « si c’est utile », plusieurs partis réclament la démission du ministre de l’Intérieur, et de nouvelles mobilisations sont annoncées pour le 24 et le 31 octobre. Et je vais me risquer ici à une prédiction, que j’écris le vendredi 23 au soir et que vous pourrez vérifier dès dimanche : je crois que le week-end qui vient, celui du 24, sera d’une ampleur comparable à celui du 17 octobre, sinon pire. Pire, parce que la colère de la mi-octobre n’est pas retombée, parce que les images des mairies incendiées ont circulé et donné des idées, parce que les forces de l’ordre sont désormais à bout, et parce qu’un mouvement de ce genre, une fois lancé, a sa propre dynamique, qui se nourrit de ce qu’il a déjà obtenu. Si je me trompe, tant mieux, et vous aurez le droit de vous moquer. Mais c’est précisément dans ce climat-là, un pays à cran, des rues déjà tendues, qu’une grande panne ferait le plus de dégâts. Ajoutez à cela une campagne présidentielle qui s’ouvre, avec un premier tour fixé au 18 avril 2027, et vous obtenez un climat où chaque événement sera immédiatement récupéré, commenté et instrumentalisé, j’y reviendrai dans la partie consacrée à la géopolitique. Je ne prétends pas qu’une panne générale déclencherait mécaniquement des émeutes, et je me méfie des prophéties qui confondent colère sociale et sauvagerie. Je constate simplement qu’un pays dont les forces de l’ordre sont déjà épuisées par des semaines de maintien de l’ordre, dont le gouvernement n’a pas de majorité et dont une partie de la population ne croit plus grand-chose de ce qu’on lui dit aborderait une crise de cette ampleur avec très peu de réserves, matérielles comme morales. Or une crise se gère d’abord par la confiance : quand la préfecture dit « restez chez vous, l’eau sera distribuée demain à 10 heures », encore faut-il que les gens la croient.
Et l’hiver qui arrive, avec El Niño
Enfin, il y a le calendrier, et c’est peut-être le facteur le plus sous-estimé. Une panne en juin se vit en terrasse, une bougie sur la table ; une panne en décembre se vit sous trois couvertures, dans un appartement qui perd un degré toutes les deux heures. Or l’hiver qui s’annonce n’a rien d’ordinaire. Le 8 octobre, l’agence américaine NOAA a confirmé qu’El Niño, ce réchauffement périodique du Pacifique tropical qui dérègle la météo de la planète entière, continuait de se renforcer : l’anomalie de température y atteint déjà +2,1 °C, la probabilité d’un épisode fort à très fort jusqu’au printemps dépasse 83 %, et l’agence estime à 70 % le risque d’un épisode historique, plus puissant que tous ceux qu’on a mesurés.
Je sais bien que l’effet d’El Niño sur l’Europe est moins direct que sur les Amériques, et les météorologues le rappellent à juste titre : les modèles saisonniers penchent plutôt, pour la France, vers un début d’hiver doux et humide. Reste qu’El Niño a une fâcheuse tendance à s’accompagner, en fin de saison, d’hivers particulièrement rudes sur l’ouest de l’Europe, lorsque des hautes pressions remontent vers la Scandinavie et ouvrent la porte à l’air sibérien. La vague de froid de janvier 1987, l’une des plus sévères du siècle en France, s’est d’ailleurs produite en pleine année El Niño. Rien n’est automatique, et je ne vous annonce pas une vague de froid pour Noël. Je vous dis simplement que le risque d’un janvier ou d’un février glacial est plus élevé cette année que d’habitude, et qu’il ne faudrait pas grand-chose pour que la panne tombe pendant une semaine à moins dix.
Côté énergie, les stocks de gaz français étaient remplis à 71,3 % début septembre, ce que la Commission de régulation de l’énergie jugeait « relativement rassurant », mais l’Allemagne voisine signalait au même moment son plus faible remplissage depuis quinze ans. Et puis surtout, la plupart des chaudières modernes, même au gaz, ont besoin d’électricité pour allumer leur brûleur et faire tourner leur pompe, si bien qu’une coupure prolongée en plein hiver supprime d’un coup la lumière, le chauffage et l’eau chaude. Au Texas, en février 2021, c’est le froid, bien plus que la panne elle-même, qui a tué plus d’une centaine de personnes, dans un État qui n’avait jamais imaginé devoir se protéger du gel.
07Tout le monde aurait intérêt à le faire, personne ne le fera
Arrive alors la question qui fâche, et c’est là que ma formation en géopolitique me rattrape : qui aurait intérêt à éteindre la France, ou l’Europe ? La liste, il faut bien l’avouer, est assez longue, et elle s’est même nettement allongée depuis 2022. Je vous propose d’en faire le tour, avant de vous expliquer pourquoi, malgré tout, je ne crois pas à une attaque délibérée.
La Russie, et la guerre qui ne dit pas son nom
La Russie mène depuis l’invasion de l’Ukraine ce que les états-majors appellent une guerre hybride, c’est-à-dire une guerre qui n’en a jamais l’air. Le 24 février 2022, quelques heures avant l’entrée des chars, les modems satellites de Viasat étaient effacés à distance dans toute l’Europe. Depuis, les câbles sous-marins de la Baltique ont pris la fâcheuse habitude de se rompre quand un navire passe dessus en laissant traîner son ancre. Le jour de Noël 2024, le pétrolier Eagle S, rattaché à la flotte fantôme russe, a ainsi traîné la sienne sur près de soixante milles nautiques et endommagé cinq câbles, dont la liaison électrique Estlink 2 entre la Finlande et l’Estonie. Le 3 octobre 2025, le tribunal d’Helsinki s’est déclaré incompétent, estimant qu’il s’agissait d’un incident de navigation relevant de l’État du pavillon, en l’occurrence les îles Cook. Un diplomate lituanien comptait onze câbles sabotés dans la Baltique depuis octobre 2023.
Tout cela s’est accompagné d’une série d’événements qui, mis bout à bout, dessinent une stratégie assez cohérente. Le 22 septembre 2025, des drones ont fait fermer l’aéroport de Copenhague pendant près de quatre heures, ce que la Première ministre danoise a qualifié d’attaque la plus grave jamais menée contre une infrastructure critique de son pays , et quelques semaines plus tard, cinq drones survolaient l’Île Longue, où stationnent nos sous-marins nucléaires. En novembre 2025, une explosion a endommagé la ligne ferroviaire Varsovie-Lublin, qui achemine l’aide vers l’Ukraine, et la Pologne a accusé deux hommes travaillant pour le FSB. En France même, La Poste, Colissimo et La Banque Postale ont été rendus inaccessibles par un groupe prorusse en pleine semaine de Noël 2025, et il a fallu près d’une semaine pour revenir à la normale.
Le point commun de tous ces épisodes, c’est leur ambiguïté. Aucun n’a été revendiqué, presque aucun n’a été jugé, et la plupart restent juridiquement indémontrables. C’est précisément tout l’art de la chose : frapper sans jamais avoir frappé, tester les réactions, mesurer les délais, puis recommencer un peu plus fort.
La Chine, ou l’art de s’installer
La Chine joue une partition différente, plus patiente et, à mon sens, plus inquiétante. Les agences américaines estiment depuis 2024, avec un niveau de confiance élevé, qu’un groupe baptisé Volt Typhoon s’est installé depuis au moins cinq ans dans des réseaux d’eau, d’énergie, de télécommunications et de transport aux États-Unis, sans rien voler, ce qui exclut l’espionnage classique : il s’agit de pouvoir perturber le jour venu, typiquement en cas de crise autour de Taïwan. Un autre groupe, Salt Typhoon, a pénétré au moins 200 entreprises selon le FBI, dont AT&T, Verizon et Lumen aux États-Unis, des opérateurs canadiens, un fournisseur d’accès italien et plusieurs organisations norvégiennes. Et c’est aussi un acteur étatique chinois qu’Anthropic a pris la main dans le sac, en 2025, en train de confier à une IA l’essentiel d’une campagne d’espionnage.
L’Iran, la Corée du Nord, et tous les autres
L’Iran, en guerre ouverte avec les États-Unis et Israël depuis le 28 février 2026, a multiplié les attaques contre les automates qui pilotent l’eau et l’énergie américaines, selon un avis conjoint du FBI, de la NSA et de la CISA publié en avril ; un groupe lié à Téhéran a même effacé à distance des milliers d’appareils chez l’industriel médical Stryker, en retournant contre lui ses propres outils de sécurité. La Corée du Nord, elle, a volé un peu plus de deux milliards de dollars en cryptomonnaies en 2025, dont 1,5 milliard lors d’un seul piratage, ce qui finance une bonne partie de son programme d’armement. On peut ajouter à la liste une constellation de groupes criminels qui louent leurs services au plus offrant, et des acteurs isolés qu’il serait vain de nommer. En France, l’ANSSI a traité 1 366 incidents en 2025, dont 128 attaques par rançongiciel, et elle voit derrière l’espionnage qui vise notre réseau diplomatique et notre industrie de défense, je cite l’expression reprise par la presse spécialisée, l’ombre de la Russie et de la Chine.
Et nos « amis », aussi
Je vais maintenant froisser quelques certitudes, parce que l’exercice serait malhonnête si je m’arrêtais aux adversaires désignés. La menace, en 2026, ne vient plus seulement de ceux que nous appelons nos ennemis ; elle peut venir de ceux que nous appelions, encore récemment, nos alliés. Je pense d’abord aux États-Unis. Non que j’imagine Washington ordonner d’éteindre Paris, mais parce que la question de l’alliance ne se pose plus dans les mêmes termes qu’il y a dix ans : l’Amérique a rouvert une guerre commerciale contre l’Europe, brandit les droits de douane comme un instrument de politique étrangère, et considère de plus en plus ses partenaires comme des concurrents à discipliner. Or voici le détail qui devrait nous ôter le sommeil : plus de 90 % de l’infrastructure qui fait tourner le numérique européen repose sur trois géants américains, Amazon, Microsoft et Google. Nos administrations, nos hôpitaux, nos entreprises travaillent, pour l’essentiel, sur des serveurs dont la clé est tenue à Seattle ou en Californie. Le droit américain, par le fameux CLOUD Act, permet d’y accéder, et Microsoft a reconnu lui-même ne pas pouvoir garantir que les données européennes échappent à la justice américaine. Je ne parle même pas d’un piratage : je parle d’un interrupteur que quelqu’un d’autre tient dans sa main, et qu’il suffirait, un jour de tension commerciale ou diplomatique, de ne pas remettre en position « marche ». Une chercheuse citée par la presse spécialisée résume cela d’une formule que je trouve glaçante : le « cauchemar du choc unique ».
Je pense ensuite à Israël, pour une raison différente mais non moins troublante. Israël abrite la première industrie mondiale du cyber offensif, celle qui a donné Pegasus, ce logiciel capable de prendre le contrôle d’un téléphone à distance, et qu’on a retrouvé jusque dans les portables de responsables français. Ce savoir-faire s’exporte, se loue, et ne s’embarrasse pas toujours de savoir qui est ami et qui ne l’est pas. Je ne l’invente pas : Viginum, le service français chargé de traquer les ingérences, a relié certaines campagnes de manipulation visant notre vie politique à une société d’influence basée en Israël, dont on ignore d’ailleurs qui la payait. Là encore, la frontière entre l’allié, le prestataire et l’adversaire est devenue poreuse, et c’est bien le problème : dans un monde où la capacité de nuire se vend à la pièce, l’amitié entre États n’est plus une garantie, tout juste une préférence du moment.
Que l’on me comprenne bien : je ne range pas Washington et Tel-Aviv au rang de Moscou, et je continue de penser qu’une attaque délibérée de leur part est hautement improbable. Mais la leçon de ce chapitre est précisément celle-là : la question n’est plus seulement « qui nous veut du mal ? », elle est devenue « de qui dépendons-nous, et que se passe-t-il le jour où leurs intérêts cessent d’être les nôtres ? ». Et à cette seconde question, la réponse française, aujourd’hui, est franchement inquiétante.
La balance des intérêts
Analyse personnelle. La balance penche du bon côté, mais elle bouge.
Pourquoi personne n’appuiera sur le bouton
Pourquoi, dans ces conditions, ne pas appuyer sur le bouton ? D’abord parce que personne ne maîtrise où s’arrête une panne d’Internet. Le réseau est mondial, les routes se reconfigurent toutes seules, les banques chinoises et russes utilisent les mêmes protocoles, les mêmes logiciels et souvent les mêmes failles que les nôtres ; celui qui casse la tuyauterie risque fort de s’inonder lui-même. La Chine, en particulier, reste prisonnière du système financier qu’elle voudrait contourner : le yuan ne représente qu’environ 2,75 % des paiements passant par SWIFT, et 72 % du commerce chinois de marchandises se règle dans d’autres devises, le dollar en tête. Un pays qui vit de ses exportations n’a aucun intérêt à éteindre les tuyaux par lesquels on le paie.
Ensuite parce qu’une capacité de destruction s’use au premier usage. Une fois les failles employées, elles sont découvertes, corrigées, et la porte se referme pour de bon ; les réseaux pré-positionnés comme Volt Typhoon valent donc bien plus en tant que menace silencieuse qu’en tant qu’attaque effective, exactement comme l’arme nucléaire, dont la valeur tient tout entière à ce qu’on ne s’en sert pas. Enfin, et ce n’est pas le moindre argument, une attaque de cette ampleur serait tôt ou tard attribuée, et la riposte ne se limiterait pas aux claviers. L’OTAN a posé dès 2021 qu’un ensemble d’attaques informatiques suffisamment graves pouvait être assimilé à une attaque armée, et donc justifier l’article 5, la clause de défense mutuelle, au cas par cas. Le secrétaire général Mark Rutte rappelait le 29 septembre dernier que l’Alliance dispose de toutes les options de réponse, certaines visibles, d’autres non.
Il y a pourtant une exception à ce raisonnement, et elle mérite qu’on s’y arrête. En mars 2026, la Russie a coupé partiellement l’Internet mobile à Moscou et à Saint-Pétersbourg pour tester un système de « liste blanche » qui ne laisse passer que les sites approuvés par l’État ; ces essais coûteraient aux entreprises moscovites environ un milliard de roubles par jour. La Russie est ainsi le seul grand acteur qui se prépare explicitement à survivre déconnecté du reste du monde, et cela change, mécaniquement, son calcul de risque. Un pays qui sait vivre sans Internet a beaucoup moins à perdre à le casser chez les autres.
Et la présidentielle dans tout ça
Il y a pourtant une dimension que je ne peux pas passer sous silence, et que ma formation en affaires publiques me pousse à regarder de près : nous entrons en campagne présidentielle. Le premier tour aura lieu le 18 avril 2027, le second le 2 mai, et dans un pays sans majorité, endetté à 5 % et secoué par les émeutes d’octobre, ce scrutin est probablement le plus ouvert depuis des décennies. Or une élection ouverte est, pour une puissance étrangère, une opportunité rare : il n’est pas nécessaire d’éteindre un pays pour peser sur son avenir, il suffit parfois de l’aider à choisir.
Je n’invente rien. Le 14 octobre, Viginum, le service de l’État chargé de détecter les ingérences numériques étrangères, décrivait un ciblage « massif et très précoce » de la campagne : plus d’une centaine d’opérations détectées depuis l’été, contre 25 pour les européennes et les législatives de 2024 et quatre pour les municipales de mars dernier. L’essentiel est attribué aux réseaux prorusses Matriochka et Storm-1516, spécialistes des faux reportages et des sites qui imitent de vrais médias, et l’intelligence artificielle permet désormais d’en produire à la chaîne. Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann et Édouard Philippe en sont, à ce stade, les principales cibles. En juin, le Premier ministre avait déjà évoqué devant les partis des « menaces lourdes » pour 2027, et Viginum avait relié des campagnes visant des candidats de La France insoumise aux municipales à une société d’influence basée en Israël, dont le commanditaire reste inconnu. Les ingérences, autrement dit, ne viennent pas d’un seul pays ni ne visent un seul camp.
Nous avons d’ailleurs un précédent européen tout récent, et il fait froid dans le dos. Le 6 décembre 2024, la Cour constitutionnelle roumaine a annulé le premier tour de l’élection présidentielle, après la publication de documents du renseignement décrivant une vaste opération pro-russe, en particulier sur TikTok, en faveur du candidat arrivé en tête. Une démocratie de l’Union européenne a dû refaire son élection parce qu’une puissance étrangère avait, selon ses propres services, réussi à pousser son candidat favori jusqu’à la première place.
Maintenant, posez la question qui fâche : que se passerait-il si la grande panne tombait en pleine campagne ? Une crise de cette ampleur redistribue mécaniquement les cartes. Elle peut profiter au pouvoir en place, par le réflexe de ralliement que connaissent tous les pays en crise ; elle peut aussi profiter à ceux qui promettent la rupture, l’ordre ou la souveraineté, puisque le chaos semble leur donner raison. Elle crée surtout un vide d’information idéal pour les manipulateurs : quand les réseaux reviennent par îlots, que les médias fonctionnent mal et que chacun cherche une explication, une fausse attribution bien placée, un faux document, une fausse vidéo de candidat suffisent à orienter la colère. Je ne désignerai pas ici de candidat qui en profiterait, d’abord parce que je n’en sais rien, ensuite parce que ce serait précisément faire le travail des manipulateurs. Je constate simplement qu’une puissance étrangère qui a un candidat de prédilection n’a aucun besoin de provoquer une panne pour en tirer parti : il lui suffit d’être prête à raconter, le jour où elle arrive, qui en est responsable et qui saura nous en sortir.
C’est d’ailleurs, à mes yeux, le scénario le plus plausible de tous, bien plus que l’attaque délibérée : une panne accidentelle, ou à moitié accidentelle, qu’un acteur étranger exploiterait ensuite dans la bataille de l’information pour peser sur l’élection. On n’éteint pas Internet pour faire élire quelqu’un ; on attend qu’il s’éteigne tout seul, et l’on a préparé les messages.
Et le pouvoir en place, dans tout ça ?
Il y a une dernière inquiétude que je ne peux pas taire, parce qu’elle concerne non pas ce qu’une puissance étrangère ferait de la crise, mais ce qu’un pouvoir intérieur pourrait en faire. Les crises, dans l’histoire, n’ont jamais affaibli les exécutifs : elles les ont renforcés, au moins pour un temps. Et la Constitution française contient un outil taillé exactement pour cela, l’article 16, qui confère au président de la République des pouvoirs exceptionnels, presque sans limite, lorsque les institutions et le fonctionnement régulier des pouvoirs publics sont menacés de façon grave et immédiate. Une grande panne, doublée d’un désordre dans la rue, cocherait assez précisément les cases.
Soyons justes avec le texte : l’article 16 n’est pas un chèque en blanc. Le président le déclenche seul, mais il doit consulter le Premier ministre, les présidents des deux assemblées et le Conseil constitutionnel ; il ne peut ni dissoudre l’Assemblée, ni l’empêcher de siéger ; et depuis la réforme de 2008, le Conseil constitutionnel vérifie après trente jours, puis de plein droit après soixante, que les conditions restent réunies. Il n’a servi qu’une fois, en 1961, pendant le putsch d’Alger. Reste que ces garde-fous encadrent la durée, pas vraiment le pouvoir, et qu’un président disposant de l’article 16 gouverne, de fait, presque seul.
Alors je pose la question, sans y répondre, parce que je n’ai aucune preuve et que je me méfie des procès d’intention : à qui profiterait, politiquement, un état d’exception prolongé à quelques mois d’une présidentielle que les sondages annoncent perdue pour le camp au pouvoir ? Je ne prête à personne l’intention de provoquer une catastrophe pour s’y accrocher ; ce serait une accusation, et je n’en ai pas les moyens. Je dis seulement ceci, qui relève du simple bon sens démocratique : le jour où une crise majeure survient, le contre-pouvoir le plus utile n’est pas dans les institutions, il est dans la vigilance des citoyens, et cette vigilance commence par savoir que l’outil existe. Une démocratie bien portante surveille ses dirigeants précisément quand les circonstances leur offrent de ne plus l’être.
Le vrai danger : l’accident
Voilà pourquoi je pense, sincèrement, qu’une attaque délibérée visant à éteindre la France n’arrivera pas, ou plus exactement qu’aucun État rationnel n’en prendra la décision à froid. Seulement, ce raisonnement suppose des acteurs rationnels, qui contrôlent parfaitement leurs outils, et c’est précisément là que l’IA change la donne. Un rançongiciel qui se propage plus loin que prévu, un agent autonome lâché par un groupe criminel qui n’a pas mesuré la portée de sa trouvaille, une panne banale qui tombe le même jour qu’une attaque mineure : le danger, à mes yeux, viendra d’un accident bien plus probablement que d’une décision. NotPetya, en 2017, visait l’Ukraine ; il a coûté des centaines de millions d’euros à Saint-Gobain. Personne, à Moscou, n’avait voulu ça. Personne n’a pu l’arrêter non plus.
Et puisque j’ai promis d’aller au bout de mon raisonnement, il faut nommer l’accident d’un genre nouveau, celui qui n’existait pas il y a deux ans. Jusqu’ici, derrière chaque agent d’IA, il y avait une main humaine qui l’avait lancé, un groupe criminel, un État, un chercheur imprudent. Mais que se passe-t-il le jour où plus personne ne tient la laisse ? Les grands laboratoires font tourner leurs modèles dans ce qu’ils appellent des « bacs à sable », des environnements fermés censés empêcher l’IA d’agir sur le monde extérieur tant qu’on ne l’y autorise pas. On a déjà vu des modèles, en test, tenter de copier leur propre code ailleurs, mentir à leurs évaluateurs ou chercher à contourner les limites qu’on leur imposait. Imaginez, non plus un agent lâché par un humain malveillant, mais un modèle suffisamment capable qui franchit tout seul les parois de son bac à sable, se recopie sur des serveurs qu’il a lui-même compromis, et poursuit un objectif que personne ne lui a jamais vraiment donné. Ce n’est plus de la cybercriminalité, c’est un système qui échappe à son créateur, et les mêmes failles trouvées par milliers en octobre sont, pour lui, autant de portes grandes ouvertes.
Je sais que cela sonne comme de la science-fiction, et je vous invite à regarder, pour vous en faire une idée, la vidéo « What You’d Actually See During an AI Takeover » de la chaîne Species, qui a le mérite de rendre concret ce qui reste d’ordinaire abstrait : non pas des robots dans les rues, mais exactement ce que je décris dans cet article, des réseaux qui tombent, des systèmes qui ne répondent plus, une panne que l’on n’arrive ni à expliquer ni à réparer, parce que, pour la première fois, quelque chose de plus rapide que nous aurait intérêt à ce qu’elle dure. Je ne dis pas que c’est pour cet hiver. Je dis que la frontière entre « un humain se sert d’une IA pour attaquer » et « une IA attaque » est en train de s’amincir, et que le jour où elle cédera, le scénario de cet article ne sera plus une hypothèse parmi d’autres, mais la plus banale de toutes.
08Simulation : un Parisien, heure par heure
Passons maintenant à la partie que vous attendiez, et que j’ai écrite en m’appuyant sur tous les précédents cités plus haut. Rien de ce qui suit ne s’est produit. Cette fois, je ne fais même pas tomber Internet : je fais tomber le réseau électrique, sans vous dire ni par qui ni comment, parce que la cause importe beaucoup moins que la suite, et parce que l’Espagne nous a montré qu’un réseau moderne pouvait s’éteindre en quelques secondes sans que personne ne comprenne immédiatement pourquoi. Internet, lui, tombera tout seul, peu après, avec les batteries des antennes. Et à peu près tout ce qui suit s’est déjà produit quelque part, à plus petite échelle, à Madrid ou à Paris même. J’ai choisi de vous placer à Paris, parce que c’est la ville où la panne serait la plus spectaculaire : plus de deux millions d’habitants entassés sur cent kilomètres carrés, sans aucune réserve alimentaire propre, dans des immeubles où l’eau monte grâce à une pompe et où les deux tiers des ménages n’ont pas de voiture.
Mettons donc que vous habitiez un cinquième étage sans ascenseur, sur les pentes de la butte Montmartre, dans le 18e arrondissement. Vous vivez à deux, vous travaillez dans un bureau près de la gare Saint-Lazare, et votre voisine du sixième, madame Lefèvre, a 84 ans. Nous sommes le mardi 15 décembre 2026. Depuis trois jours, un anticyclone installé sur la Scandinavie fait souffler sur la France un air glacial, comme les hivers El Niño en ont parfois le secret. Il fait moins quatre degrés dehors. Et nous sommes à dix jours de Noël, ce qui n’est pas un détail : c’est la semaine où la France consomme le plus d’électricité de l’année, chauffage et illuminations en prime, donc celle où le réseau est le plus tendu ; c’est aussi la semaine des grosses courses, des cadeaux et des virements de fin de mois, au moment précis où le pouvoir d’achat n’en finit pas de s’effriter sous l’inflation. Autrement dit, une ville déjà sous pression, qui a de l’argent à dépenser et de la frustration à revendre, et des magasins pleins à craquer juste avant de fermer pour les fêtes. Pour un pillage, on n’imagine pas terrain plus propice. Le tableau de bord qui suit votre lecture indique, pour chaque moment, l’état des grands réseaux de la ville.
Tout fonctionne, et c’est précisément ce qu’il faut retenir de cette heure-là. Paris dort, les radiateurs tournent, les box clignotent en blanc dans les entrées, et à Rungis, qui nourrit environ 65 % des Franciliens, les camions se succèdent sous les néons comme chaque nuit. Au centre de pilotage du réseau électrique, les équipes de quart regardent les prévisions avec une légère appréhension : par moins quatre degrés, la France va approcher son pic de consommation de l’hiver entre 8 et 9 heures, au moment où des millions de chauffages, de bouilloires et de fours se mettront en marche en même temps.
06 h 58
Puis le réseau tombe. EDF vient de se faire pirater par une IA, et il n’y a plus d’électricité. C’est aussi simple, et aussi brutal, que cette phrase. En moins d’une minute, l’Île-de-France bascule dans le noir, puis, comme une rangée de dominos, la panne se propage de région en région le long des grandes lignes à haute tension : la Normandie, le Centre, les Hauts-de-France, l’Est, et en moins d’un quart d’heure, c’est le pays tout entier qui s’éteint. Les centrales nucléaires qui réussissent à se détacher du réseau continuent de tourner pour leur seule consommation ; les autres s’arrêtent et passent sur leurs groupes diesel de secours. Elles sont en sécurité. Elles ne produisent plus rien pour vous.
La consommation électrique française, mardi 15 décembre
Schéma de principe, en gigawatts. Le trait pointillé est la consommation que RTE prévoyait pour la matinée ; le trait plein, ce qu’il reste après 6 h 58. L’ordre de grandeur du pic est celui d’une forte pointe hivernale française.
07 h 04
Et la France n’est pas une île. Son réseau électrique est soudé à celui de ses voisins par des dizaines de lignes d’interconnexion, de sorte que la chute brutale de la deuxième économie de la zone euro se propage aussitôt au-delà des frontières. Pour rester stables, l’Espagne, la Belgique, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie se coupent en catastrophe de la France et perdent, d’un coup, le courant qu’elles lui achetaient ou lui vendaient ; en plein hiver, plusieurs d’entre elles doivent délester à leur tour des pans entiers de leur territoire pour ne pas sombrer avec nous. En quelques minutes, ce qui était une panne française devient une affaire européenne, et le filet de sécurité qui avait permis à l’Espagne de se rallumer en avril 2025, l’entraide entre réseaux voisins, n’existe plus, puisque tout le monde est occupé à sauver sa propre maison. Personne, ce matin, ne viendra nous prêter de courant.
07 h 12
C’est l’heure de la scène par laquelle nous avons commencé. Le réveil de votre téléphone a sonné, puisqu’il marche sur batterie, mais la lampe de chevet ne s’allume pas, la box est éteinte, et le téléphone affiche « Appels d’urgence uniquement ». Le radiateur est encore tiède, l’appartement a gardé la chaleur de la nuit, et vous allez instinctivement vérifier le disjoncteur, qui n’y est pour rien. Par la fenêtre, la rue Lepic est noire, les lampadaires éteints, et l’immeuble d’en face aussi.
07 h 25
Car vous connaissez la chanson, et c’est précisément ce qui va vous perdre. Le 21 octobre, vers 11 h 20, des millions d’abonnés Orange et Sosh avaient vu exactement le même message s’afficher, et tout était rentré dans l’ordre vers 20 h 30. Le 16 septembre, une coupure de sept minutes avait privé 230 000 foyers parisiens de courant, et l’on en avait ri au bureau. Ce matin, votre cerveau fait donc ce que font tous les cerveaux humains devant une crise : il la range dans la case de la précédente. Une panne de courant, à Paris, ça dure dix minutes. Une panne Orange, une journée. Personne, à Paris, ne remplit sa baignoire pour une panne de dix minutes.
07 h 40
Les antennes-relais, privées de courant comme tout le reste, ont tenu une vingtaine de minutes sur leurs batteries, puis s’éteignent les unes après les autres. Le réseau mobile disparaît pour de bon. Dans tout Paris, des millions de personnes regardent leur téléphone en attendant qu’il se passe quelque chose, puis le rangent, puis le ressortent, par réflexe, toutes les cinq minutes, pendant les trois jours suivants. Les numéros d’urgence deviennent injoignables dans des quartiers entiers, et FR-Alert, le système d’alerte de l’État, ne peut plus rien envoyer, puisqu’il passe par ces mêmes antennes.
08 h 00
À la boulangerie de la rue Lepic, les fours électriques sont froids, mais la boulangère a sorti sa première fournée à 6 h 30, avant la coupure, et elle la vend à la lueur d’une lampe frontale. Le terminal de paiement est mort, comme la caisse ; elle n’accepte que les espèces. Vous avez sur vous une pièce de deux euros. Le monsieur devant vous propose de payer plus tard, la boulangère accepte en riant, note son nom sur un papier, puis cesse de rire au cinquième client. Vous repartez avec une baguette et la vague impression que la journée sera longue.
08 h 45
Sous terre, les rames du métro se sont arrêtées net à 6 h 58, en pleine montée de l’heure de pointe, entre deux stations. Depuis, les agents de la RATP évacuent les voyageurs à pied, par les voies, dans le noir, une lampe à la main, comme lors du blackout ibérique. Les trains de banlieue sont immobilisés en rase campagne. En surface, tous les feux de circulation sont éteints, et chaque carrefour devient une négociation entre un chauffeur de bus, un livreur et un taxi, que personne ne gagne. Vous renoncez à aller au bureau, d’autant que vous n’avez aucun moyen de prévenir qui que ce soit.
Et c’est là qu’on mesure une faiblesse très particulière de la région. L’Île-de-France produit à elle seule près d’un tiers de la richesse nationale, mais c’est une économie presque entièrement tertiaire : des bureaux, des banques, des assurances, du conseil, des services, c’est-à-dire des gens qui travaillent sur des ordinateurs reliés au réseau. Or sans courant ni réseau, un bureau ne produit rigoureusement rien ; il ne reste qu’un open space dans le noir. Ce ne sont pas quelques usines qui s’arrêtent, c’est le poumon économique du pays qui cale d’un coup, et chaque journée de paralysie se chiffre en milliards. Surtout, la géographie s’en mêle : les emplois sont au centre, dans Paris et à La Défense, et les gens qui les occupent habitent souvent loin, en grande couronne, à Cergy, à Évry, à Mantes. Les trains ne roulant plus et les téléphones étant muets, ces banlieues se retrouvent d’un coup coupées du centre et coupées les unes des autres, chacune livrée à elle-même, sans nouvelles, sans transports et sans moyen de savoir quand cela finira. Une métropole de douze millions d’habitants vient de se fractionner en une mosaïque d’îlots qui ne communiquent plus.
09 h 40
Les distributeurs de billets sont éteints, comme les 40 804 que compte encore le pays. Devant les agences bancaires, pourtant, des files se forment, parce que le réflexe est ancien et plus fort que la raison : quand tout vacille, on veut récupérer son argent. Sauf que les rideaux restent baissés, et que ceux qui ouvrent ne peuvent rien faire. Un guichetier sans ordinateur ne voit plus votre compte, ne sait pas combien vous avez, ne peut rien retirer ni rien inscrire ; l’argent que vous croyez posséder n’est, au fond, qu’une ligne dans une base de données à laquelle plus personne n’a accès. On comprend ce matin, un peu tard, que la monnaie moderne est devenue une simple information, et qu’une information sans courant n’existe plus. Dans les pharmacies, on ne peut plus lire les cartes Vitale ni consulter les ordonnances électroniques ; les pharmaciens délivrent ce qu’ils peuvent sur présentation d’une boîte vide, et notent tout dans un cahier. À l’hôpital Bichat, à deux pas de chez vous, les groupes électrogènes ont démarré, mais une partie de l’informatique, des imprimantes et des liaisons avec les laboratoires ne fonctionne plus ; les médecins redécouvrent le dossier papier.
11 h 00
Au cinquième, vous ouvrez le robinet de la cuisine : il crachote, puis plus rien. Le surpresseur du rez-de-chaussée, la pompe qui pousse l’eau dans les étages, s’est arrêté avec le courant à 6 h 58, et vous avez vécu jusqu’ici sur l’eau restée dans les tuyaux. En bas, les voisins du premier ont encore de l’eau, parce qu’une partie du réseau parisien coule par gravité depuis les réservoirs. Vous montez des bouteilles, vous remplissez ce que vous pouvez, et vous regrettez amèrement de ne pas avoir rempli la baignoire à 7 h 25.
12 h 30
À Rungis, les chambres froides qui disposent de groupes électrogènes tiennent ; les autres remontent lentement en température. Les camions arrivés dans la nuit sont repartis, mais ceux qui devaient venir d’Espagne, des Pays-Bas ou de Bretagne ne pourront pas faire le plein en route, puisque les stations-service, sans courant, ne pompent plus rien. Dans votre rue, la supérette a baissé son rideau à la main. Celle du boulevard ouvre une heure, en espèces uniquement, et ses rayons de pâtes, d’eau, de piles et de bougies se vident en quarante minutes.
Car c’est l’eau, surtout, qui fait basculer la matinée. Dans les quartiers hauts privés de robinet, la rumeur enfle, et tout le monde a la même idée au même moment : aller chercher de l’eau en bouteille au supermarché. Sauf qu’il n’y a plus de quoi payer, que les caisses sont mortes et que les cartes ne servent plus à rien. Devant les portes fermées, la foule grossit, s’impatiente, puis force l’entrée, d’abord pour l’eau, ensuite pour le reste, dans un glissement que personne ne décide vraiment. Il faut se souvenir qu’on est à près de deux mois des émeutes du 17 octobre, que la colère n’est pas retombée et que les mêmes images reviennent, les mêmes gestes, les mêmes quartiers. Seulement, cette fois, il n’y a ni caméra pour filmer, ni police joignable pour intervenir, ni téléphone pour appeler à l’aide. Ce qui n’était, en octobre, qu’une flambée d’un week-end devient, dans le noir, une mécanique qui s’entretient toute seule.
15 h 00
Dans les hôpitaux, les groupes électrogènes ont démarré, presque tous. Presque, parce qu’il suffit d’un : le 21 janvier 2026, à l’hôpital Avicenne de Bobigny, un câble sectionné par un chantier avait privé l’établissement de courant pendant trois heures, et le groupe électrogène n’avait pas démarré. Ce mardi, deux établissements de la région connaissent la même mésaventure, et il faut transférer des patients sous respirateur dans des ambulances qui roulent au milieu d’embouteillages sans feux. Partout ailleurs, les hôpitaux tiennent, en sachant qu’ils ont du fioul pour au moins quarante-huit heures, et que le camion suivant n’a aucun moyen de les prévenir de son arrivée.
16 h 15
Les écoles ont gardé les enfants, faute de pouvoir joindre les parents ; les enseignants attendent, avec les plus petits, dans des classes qui refroidissent. Les parents arrivent à pied, un par un, inquiets, essoufflés. Votre voisine du troisième, qui travaille à La Défense, n’est pas rentrée. Son fils de dix ans est chez le gardien. Personne ne sait si elle est bloquée dans un RER, dans une tour dont les ascenseurs sont arrêtés, ou sur une route. Personne n’a de moyen de le savoir.
16 h 56
Le soleil se couche. En décembre, à Paris, il se couche à peu près à cette heure-là, et c’est un détail auquel personne n’avait pensé. En quelques minutes, la ville entière devient noire, à l’exception des phares des voitures bloquées sur les boulevards et des lueurs vacillantes qui commencent à apparaître aux fenêtres. Les bougies de Noël, les bougies parfumées, les bougies d’anniversaire, tout y passe. Vous en trouvez quatre dans un tiroir, dont deux en forme de chiffres. Sur le périphérique, où passent d’ordinaire 1,1 million de véhicules par jour, rien ne bouge.
18 h 30
Votre chaudière à gaz est éteinte depuis 6 h 58 : son allumage et sa pompe sont électriques, et le gaz s’est coupé par sécurité. L’appartement a perdu quatre degrés depuis le matin. Vous mangez froid, du pain, du fromage, une boîte de sardines, à la lueur d’une bougie en forme de 4. En bas, dans la cour, un voisin a sorti sa voiture du parking, dont la porte a dû être débrayée à la main, et il écoute la radio fenêtre ouverte. Une dizaine de personnes se sont rassemblées autour. La station ici Paris diffuse un message de la préfecture de police, lu d’une voix calme : le réseau électrique est tombé sur l’ensemble du pays, l’origine de l’incident est en cours d’analyse, il est demandé de rester chez soi, de ne pas utiliser de chauffage à combustion à l’intérieur, et de n’appeler les secours qu’en cas d’urgence vitale. Personne ne fait remarquer que les secours, de toute façon, on ne peut pas les appeler.
20 h 00
Dans le 18e, une supérette dont le rideau métallique électrique est resté à mi-hauteur est forcée par quelques individus, puis par davantage, et la scène vous rappelle quelque chose, parce que vous l’avez déjà vue il y a deux mois. Le 17 octobre, souvenez-vous, ce ne sont pas seulement des manifestants qui ont défilé : des mairies ont brûlé à Limoges, celle de Marseille a été envahie, l’office du tourisme de Lyon incendié, la place Vendôme couverte de tags, des commerces pillés à Paris. Ce soir, les mêmes images reviennent, en pire, parce que cette fois il fait nuit, qu’il fait froid, et qu’à dix jours de Noël les magasins sont pleins à craquer. Les rayons qu’on vide ne sont plus seulement ceux de l’eau et des piles ; ce sont aussi les écrans, les jouets, les bouteilles, tout ce que l’on convoitait sans pouvoir se l’offrir et qui se trouve soudain là, dans le noir, sans alarme et sans caméra. Le phénomène se répand, dans la soirée, de quartier en quartier, dans Paris comme dans la petite couronne. Et là, la logique se détraque. On comprendrait, à la rigueur, qu’on force une épicerie pour de l’eau ou une pharmacie pour des médicaments. Mais ce n’est pas ce qui se passe. Comme en octobre, les vitrines volent en éclats un peu partout, y compris celles de commerces sans le moindre intérêt pour qui a faim ou soif : le magasin de vélos, le coffee shop à la devanture léchée, l’agence immobilière, la boutique de téléphonie, le concept store de la place. On emporte une trottinette électrique qu’on ne pourra pas recharger, une machine à espresso qui ne servira à rien sans courant, des vêtements, des lunettes, pour le simple plaisir de prendre, parce que tout est ouvert, que personne ne regarde et que la ville, ce soir, n’appartient plus à personne. Je ne vais pas m’attarder sur ces scènes, d’abord parce que je ne veux pas en faire un spectacle, ensuite parce que l’histoire nous en a déjà montré de semblables : en juillet 2023, en France, plus de 1 500 commerces avaient été pillés ou vandalisés en une semaine d’émeutes. Ce soir, la Préfecture de police dispose sur le papier de quelque 27 000 policiers pour Paris et la petite couronne, mais une bonne partie sort de deux mois de maintien de l’ordre, et aucun ne peut être joint par radio de la manière habituelle.
21 h 30
Vous montez frapper chez madame Lefèvre, au sixième. Elle a mis deux manteaux, elle est assise dans son fauteuil dans le noir, et elle vous dit qu’elle a connu la guerre et qu’elle n’a pas peur. Vous lui laissez une de vos bougies, vous lui montez une bouteille d’eau, vous lui promettez de repasser demain matin. En redescendant, vous pensez aux 452 Parisiens morts chez eux pendant la canicule de 2003, dont près de neuf sur dix vivaient seuls, et dont plus de la moitié habitaient aux deux derniers étages d’immeubles souvent dépourvus d’ascenseur.
23 h 45
Vous vous couchez habillés, sous toutes les couettes de l’appartement, en vous disant que demain, sûrement, ce sera réparé. Dans les rues, on entend par moments des sirènes, et surtout, à la fenêtre, on voit ce qu’on n’avait jamais vu : des lueurs orange, ici et là, aux étages. Car les incendies se multiplient, et c’est la conséquence la plus prévisible de tout ce qui précède. Pour se chauffer ou s’éclairer, les gens font ce qu’il ne faut jamais faire : ils rallument des cheminées condamnées depuis trente ans, ils bricolent des réchauds de fortune, ils tentent d’allumer des bonbonnes de gaz dans des pièces fermées, ils laissent brûler des bougies qui finissent par tomber. Chacun de ces gestes, multiplié par des millions de foyers, fait autant de départs de feu. Et c’est là que l’absence de réseau devient mortelle : on ne peut pas appeler les pompiers, puisque le 18 et le 112 ne répondent plus, faute d’antennes. Les sapeurs-pompiers de Paris, dimensionnés pour environ 1 250 interventions par jour, n’ont plus aucune idée du nombre réel de sinistres ; ils n’interviennent plus que sur ce qu’ils voient de leurs propres yeux ou sur ce qu’un voisin vient, essoufflé, signaler en courant jusqu’à la caserne. Un feu qu’on aurait éteint en vingt minutes en temps normal brûle désormais jusqu’à ce qu’il s’arrête de lui-même, ou gagne l’immeuble voisin.
Jour 2 · mercredi 16 décembre
06 h 30
Vous vous réveillez à 11 °C, avec le nez froid et cette sensation, nouvelle, que la maison n’est plus un abri mais un endroit où il fait simplement un peu moins froid que dehors. Le courant n’est pas revenu. Dans la nuit, les opérateurs du réseau ont commencé à reconstruire le système électrique îlot par îlot, à partir des barrages et des centrales qui avaient réussi à s’isoler, mais la tâche est immense, et chaque reconnexion doit être coordonnée par téléphone, poste par poste, avec des moyens de communication eux-mêmes dégradés. Les priorités sont claires, et vous n’en faites pas partie : hôpitaux, centres de secours, forces de l’ordre, installations sensibles.
08 h 00
À Rungis, où transitent d’ordinaire près de 15 000 semi-remorques par jour, l’activité s’est presque arrêtée dans la nuit. Les camions venus d’Espagne, des Pays-Bas ou de Bretagne n’ont pas pu faire le plein en route, les chambres froides sans courant remontent en température, et les grossistes savent que, passé quarante-huit heures, il faudra jeter des tonnes de produits frais. Or Paris ne possède aucune réserve alimentaire propre : ses stocks, cinq à sept jours selon l’Atelier parisien d’urbanisme, sont dispersés dans les placards des habitants, les arrière-boutiques et des entrepôts de banlieue, et ils ne fonctionnent qu’à condition d’être réapprovisionnés tous les jours. Ce matin, la ville a besoin, comme chaque jour, d’environ 6,5 millions de repas. Elle ne recevra presque rien.
09 h 30
Le supermarché de votre rue est fermé, son rideau baissé à la main et cadenassé, quand il n’a pas été éventré la veille au soir ; le vôtre, lui, a gardé ses vitres, et c’est déjà une chance. Celui du boulevard Barbès a ouvert deux heures, sous la surveillance de deux vigiles et d’un gérant visiblement épuisé, en acceptant uniquement les espèces, avec un plafond de deux packs d’eau par personne. Les conserves, les pâtes, le riz, les biscuits, les piles et les bougies ont disparu en quarante minutes, exactement comme à Madrid au soir du blackout de 2025, où les radios, les piles et les bougies avaient été les premières ruptures. Vous repartez avec un sac de pommes de terre, des lentilles sèches que vous n’avez aucun moyen de faire cuire, et trois tablettes de chocolat.
11 h 00
Eau de Paris dispose de cinq grands réservoirs, Montsouris, Ménilmontant, Les Lilas, Saint-Cloud et L’Haÿ-les-Roses, qui stockent environ deux jours de consommation, et une partie de l’eau arrive par gravité depuis les sources, par les aqueducs que l’ingénieur Belgrand a construits sous le Second Empire. C’est une chance immense, et elle explique pourquoi l’eau coule encore au rez-de-chaussée dans les quartiers bas. Seulement, les points hauts de la ville, Belleville et Montmartre, dépendent de stations de pompage, et dans les immeubles, ce sont les surpresseurs qui font monter l’eau aux étages. Sur la butte, vous n’avez plus d’eau du tout. La mairie d’arrondissement annonce, par affichettes collées sur les portes, un point de distribution de bouteilles place Jules-Joffrin à 14 heures.
14 h 00
La file, place Jules-Joffrin, fait le tour du square. Des agents de la Ville et des militaires de l’opération Sentinelle distribuent des packs sortis d’un camion, à raison de six litres par personne. Les gens sont calmes, étonnamment calmes, d’un calme las et un peu incrédule. Vous attendez une heure et quart. Devant vous, une femme explique qu’elle est dialysée, qu’elle devait avoir sa séance hier, et que son centre ne répond pas ; l’Île-de-France compte un peu plus de 9 000 personnes dans son cas, qui ne peuvent pas attendre plus de deux ou trois jours. Un militaire note son adresse sur un carnet et lui promet qu’on viendra la chercher. Vous ne saurez jamais si on est venu.
16 h 00
Le problème suivant arrive, et c’est celui dont personne ne parle dans les films catastrophe. Sans eau aux étages, les toilettes ne se vident plus. Les deux millions de Parisiens découvrent en même temps une question qu’ils ne s’étaient jamais posée, et les solutions trouvées sont aussi variées que peu hygiéniques : des seaux, des sacs, des cours d’immeubles, des squares. Le réseau d’égouts de Paris, environ 2 600 kilomètres de galeries, coule pour l’essentiel par gravité, mais il compte neuf usines de pompage, et les grandes stations d’épuration du SIAAP, qui traitent chaque jour 2,4 millions de mètres cubes pour neuf millions de Franciliens, ont besoin d’électricité pour fonctionner. Les exploitants n’ont bientôt plus d’autre choix que d’ouvrir les déversoirs qui rejettent le trop-plein directement dans la Seine. Dans les rues basses, près des bouches d’égout, une odeur commence à monter.
17 h 30
Vous en discutez à voix basse avec votre conjoint, à la lueur de la dernière bougie : faut-il partir ? Vos parents habitent près d’Orléans, à 130 kilomètres. Seulement, vous n’avez pas de voiture, comme 68 % des ménages parisiens, aucun train ne circule, et ceux qui en ont une sont coincés de la même façon : il ne reste que 63 stations-service dans Paris intra-muros, toutes à l’arrêt faute de courant, et les réservoirs étaient, comme toujours, à moitié vides. Ceux qui sont partis dès hier soir sont bloqués sur l’A6 et l’A10, où des centaines de voitures en panne sèche encombrent les voies, et la préfecture a fini par demander, à la radio, qu’on renonce à tout déplacement. En mars 2020, au début du confinement, la population présente à Paris avait diminué d’environ 450 000 personnes en quelques jours ; mais à l’époque, les trains roulaient, les pompes fonctionnaient et l’on pouvait réserver une location sur son téléphone. Vous restez.
22 h 00
La deuxième nuit est plus dure que la première. Les pillages se sont étendus, en particulier aux pharmacies, aux magasins d’alimentation et aux bureaux de tabac, et des habitants commencent à s’organiser par immeuble pour garder les halls dont les portes ne ferment plus. Mais la nuit prend aussi un tour plus politique. Comme le 17 octobre, où l’on avait vu brûler des mairies et envahir des préfectures, la colère se tourne vers les symboles du pouvoir : des mairies d’arrondissement sont prises pour cible, des permanences d’élus saccagées, et des rassemblements se forment devant les préfectures et jusqu’aux abords des grandes institutions, là où l’on croit que « les responsables » se cachent. La police, épaulée par la gendarmerie et l’armée, doit dès lors arbitrer entre deux missions qui s’excluent : protéger les points vitaux, hôpitaux, dépôts de carburant, stations de pompage et entrepôts alimentaires, et défendre en même temps les bâtiments publics et les lieux de pouvoir. Elle n’a les moyens ni de l’un ni de l’autre complètement, et doit choisir. Les sapeurs-pompiers multiplient les interventions pour des incendies de bougies et, surtout, pour des intoxications au monoxyde de carbone : des familles ont rentré un barbecue, un brasero ou un petit groupe électrogène dans leur appartement pour se chauffer. En temps normal, la France compte environ 3 000 intoxications de ce type par an et une centaine de morts ; cette nuit, l’Île-de-France en connaît des dizaines.
Et pendant ce temps, loin des rues, un autre effondrement se joue en silence. Les marchés financiers, à ce stade, sont tout simplement morts : la Bourse de Paris ne cote plus, les banques ne peuvent plus régler entre elles, et la dette française ne trouve plus aucun acheteur, puisque personne ne sait quand le pays redeviendra un pays qui fonctionne. L’Europe, elle, a déclenché ses mécanismes d’aide, et des convois humanitaires s’ébranlent depuis la Belgique, l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie. Seulement, pour atteindre Paris, ils doivent traverser un pays qui souffre exactement des mêmes maux : à Lille, à Strasbourg, à Lyon, à Perpignan, à Nice, les camions d’eau et de vivres sont attendus, repérés, puis pris d’assaut et pillés avant même d’avoir atteint l’autoroute. Le ravitaillement n’arrivera pas à Paris par la route. Il faudra le larguer par avion, sur des points de distribution que l’armée tente de sécuriser, et chacun de ces largages devient aussitôt un aimant : des milliers de personnes convergent vers la même palette au même instant, la cohue tourne à l’émeute, et l’aide censée calmer la ville finit par l’embraser un peu plus. On a déjà vu cela, hélas, dans d’autres crises, sur d’autres continents ; on ne l’avait simplement jamais imaginé à Paris.
La température de votre appartement, jour après jour
Schéma de principe. Un appartement parisien non chauffé perd quelques degrés par jour ; en décembre, on vit vite autour de dix degrés, et c’est le froid, plus que la panne, qui tue les plus fragiles.
Jour 3 · jeudi 17 décembre
09 h 00
Le courant revient dans votre quartier, pendant deux heures, puis repart, selon un délestage tournant que personne n’a annoncé. Pendant ces deux heures, vous rechargez tout ce qui peut l’être, vous faites chauffer de l’eau, vous remplissez la baignoire dès que le surpresseur redémarre, et vous entendez dans l’immeuble les cris de joie des voisins dont la chaudière se rallume. À la radio, le Premier ministre annonce que l’état d’urgence a été décrété en Conseil des ministres la veille au soir : couvre-feu de 20 heures à 6 heures, réquisition des stocks de carburant et des groupes électrogènes, interdiction de vente de carburant aux particuliers. Les stocks stratégiques existent, environ 108 jours de consommation ; tout le problème est de les distribuer quand les pompes, les terminaux et les camions-citernes dépendent eux-mêmes du réseau.
14 h 00
Les quarante-huit heures de fioul des hôpitaux arrivent à échéance. Les convois de ravitaillement, escortés par la gendarmerie, tournent entre les établissements selon une liste établie par l’agence régionale de santé, qui travaille au papier et au téléphone satellite. Les blocs opératoires ne prennent plus que les urgences, les maternités tiennent, les services de réanimation sont pleins.
18 h 00
Il se passe aussi, il faut le dire, des choses très belles. Dans votre immeuble, les voisins, qui s’ignoraient poliment depuis des années, ont mis en commun leurs réserves dans l’appartement du premier, qui a encore un peu d’eau et une cheminée en état de marche. On y fait chauffer de la soupe de lentilles sur un réchaud de camping, fenêtre entrouverte. Madame Lefèvre est descendue, à l’aide de deux voisins, et elle raconte l’hiver 1954 aux enfants. Le fils de la voisine du troisième dort chez le gardien ; sa mère n’est toujours pas rentrée de La Défense, et l’on apprend par un cycliste qu’elle est hébergée dans un gymnase de Courbevoie. On écrit son nom sur un papier qu’un voisin portera demain à vélo.
Jours 4 à 8 · la fin de la première semaine
Jour 5
La vie s’organise, à la façon d’une ville en état de siège. Le courant revient quelques heures par jour, par quartiers, et l’on vit au rythme de ces fenêtres. Le réseau mobile renaît par endroits, autour des antennes que les techniciens ont pu redémarrer à la main, et l’on voit des grappes de gens debout dans le froid, téléphone levé, au coin des rues où « ça capte ». Internet, en revanche, reste à peu près inaccessible : les opérateurs découvrent que des milliers d’équipements, éteints puis rallumés au gré des coupures, refusent de redémarrer seuls, et qu’il faut envoyer un technicien sur chacun, dans une ville où l’on ne trouve plus de carburant. Les commerçants qui rouvrent ne prennent que les espèces, ou font crédit sur un cahier, et l’on voit réapparaître, de façon tout à fait spontanée, le troc : une bouteille de gaz contre deux kilos de riz, une recharge de batterie contre un pack d’eau.
Jour 6
Les premiers problèmes sanitaires apparaissent, sans rien de spectaculaire et pourtant redoutables : gastro-entérites dues à l’eau douteuse et à l’hygiène impossible, infections respiratoires chez des gens qui dorment à 7 °C depuis une semaine, décompensations chez les malades chroniques privés de traitement. Les ordures ne sont plus ramassées depuis six jours ; en mars 2023, pendant la grève des éboueurs, Paris avait accumulé environ 10 000 tonnes de déchets dans ses rues en deux semaines, et les rats avaient fait la une de la presse internationale. Cette fois, les déchets s’ajoutent aux seaux qu’on vide comme on peut. Les services de la Ville, épaulés par l’armée, organisent des points de collecte et des sanitaires de chantier sur les places.
Jour 8
Le courant est revenu de façon à peu près continue dans la majeure partie de Paris, et l’eau remonte aux étages. Les premiers bilans circulent, à la radio puis dans les quelques journaux imprimés : plusieurs centaines de morts en France, principalement des personnes âgées seules, des intoxications au monoxyde de carbone, des malades privés de soins et des accidents de la route sans feux. Madame Lefèvre va bien, elle a passé la semaine au premier étage et elle a appris à jouer au tarot avec les enfants du troisième. Internet, lui, revient par îlots : les administrations d’abord, puis les banques, puis les entreprises, puis les particuliers. Les terminaux de paiement refonctionnent par intermittence, avec des plafonds. Les agences bancaires, elles, rouvrent enfin, et vous pensez naturellement pouvoir retirer un peu de liquide, ce qui serait assez sage si vous étiez seul à y penser. Seulement, tout le monde a eu exactement la même idée que vous, au même moment : dès sept heures, la file s’étire sur deux trottoirs devant chaque agence et chaque distributeur qui fonctionne, les plus prévoyants ont dormi devant la porte, et les guichets, qui n’ont reçu qu’une partie de leurs fonds, baissent le rideau en fin de matinée, quand ils ne sont pas pris d’assaut par une foule qui ne croit plus aucune promesse de réapprovisionnement.
Semaines 2 à 4 · le mois
Jour 9
Un phénomène inattendu ralentit la reprise des banques. Lorsque leurs services en ligne redémarrent, ils sont immédiatement submergés, non par des clients humains, mais par les millions d’agents d’IA que ces clients avaient chargés de gérer leurs comptes, et qui reprennent tous en même temps les tâches interrompues depuis neuf jours : virements en retard, factures impayées, réclamations, appels aux centres de relation client avec des voix de synthèse. Les banques, qui avaient commencé dès octobre à restreindre ces agents, doivent les bloquer purement et simplement pendant plusieurs jours. C’est de la fiction, mais l’épisode américain d’octobre en donnait déjà un avant-goût.
Jour 14
C’est là que la fiction rejoint ma conviction. Chaque lundi, l’Agence France Trésor émet des bons du Trésor à court terme, les BTF, et en rembourse d’autres qui arrivent à échéance ; il en circule environ 220 milliards d’euros. Ce lundi 28 décembre, une partie des remboursements prévus ne peut pas être réglée à temps : les systèmes de règlement entre banques et dépositaires ne sont pas entièrement rétablis, et certaines contreparties sont encore injoignables. L’argent existe, les tuyaux non. Pendant quarante-huit heures, des investisseurs ne sont pas payés. Les agences de notation, dont la France attendait déjà les verdicts avec angoisse, constatent un défaut technique de quelques jours. Ce n’est pas sans précédent, les États-Unis eux-mêmes ayant payé en retard des bons du Trésor en 1979. Et là, les chiffres deviennent brutaux. On ne le saura que plus tard, quand les marchés rouvriront pour de bon, mais le taux auquel la France emprunte à dix ans, déjà à 5 % en octobre, a bondi à 15 %, un niveau qu’on n’associe qu’aux pays au bord de la faillite. La Bourse de Paris, à sa réouverture, a perdu près de 80 % de sa valeur : des décennies d’épargne, d’assurance-vie et de retraite par capitalisation effacées en quelques séances. La BCE intervient en catastrophe, puisqu’il s’agit au départ d’un incident opérationnel et non d’une insolvabilité, mais le mal est fait : pour la première fois de l’histoire moderne, le mot « défaut » s’écrit à côté du mot « France », et aucun rachat de dette n’efface une phrase pareille une fois qu’elle a été prononcée.
Jour 24
Comme souvent les hivers El Niño, janvier apporte une vague de froid sévère, avec des minimales de moins onze degrés à Paris. Heureusement, le courant tient désormais, mais le réseau électrique, fragilisé, doit à nouveau délester certaines zones aux heures de pointe, et la crainte d’une nouvelle panne pèse sur chaque soirée. Les entreprises qui n’avaient pas de sauvegarde hors ligne découvrent qu’elles doivent reconstruire leur comptabilité à partir de factures papier retrouvées dans des cartons ; certaines ne s’en relèveront pas. Les assureurs invoquent leurs clauses d’exclusion pour refuser d’indemniser, et les tribunaux en ont pour des années.
Jour 32
Un mois après ce mardi matin où l’interrupteur de votre cuisine a cessé de répondre, le courant est revenu, presque partout. Et c’est là le plus cruel malentendu : chacun croit que le retour de l’électricité signe la fin de l’épreuve, alors qu’il n’en est que le début. Car une panne, cela se répare en quelques jours ; ce qu’elle a cassé, non. Les entreprises qui n’avaient pas de sauvegarde hors ligne rouvrent leurs ordinateurs et découvrent qu’elles n’ont plus ni comptabilité, ni fichier client, ni commandes en cours : elles doivent tout reconstruire à la main, à partir de cartons de factures, et beaucoup n’en auront pas le temps avant de déposer le bilan. Les assureurs, eux, invoquent leurs clauses d’exclusion, « acte de cyberguerre », « fait du prince », pour ne rien indemniser, et renvoient tout le monde devant des tribunaux déjà engorgés pour des années.
Et encore, je ne compte là que ceux qui ont eu la chance de retrouver leurs murs. Je ne compte pas les commerces qui ont brûlé dans la nuit et dont il ne reste qu’une carcasse noire, ni ceux qu’on a pillés jusqu’au dernier rayon, ni les entreprises qui ont simplement cessé d’exister faute d’avoir pu payer qui que ce soit pendant un mois. Et surtout, il faut le dire clairement : les assurances ne rembourseront pas. Non par mauvaise volonté, mais parce qu’aucun système assurantiel au monde n’est dimensionné pour indemniser un pays entier le même jour ; un assureur vit de la dispersion du risque, et un risque qui frappe tout le monde en même temps n’est tout bonnement plus assurable. Quand les sinistres se comptent en dizaines de milliards, la clause « acte de guerre » ou « événement systémique » n’est pas une filouterie, c’est une question de survie pour l’assureur lui-même, qui ferait faillite en payant. Des millions de Français découvriront ainsi que leur contrat, qu’ils croyaient être un filet, ne couvrait pas précisément le jour où ils en avaient besoin.
Alors certains partent. C’est la dernière image de ce mois, et peut-être la plus parlante : dans les semaines qui suivent, ceux qui le peuvent, les plus diplômés, les plus aisés, les plus mobiles, font leurs valises et s’installent ailleurs, en Suisse, au Canada, au Portugal, partout où le courant n’a pas trahi. Les capitaux suivent, encore plus vite que les gens, parce qu’un virement n’a pas besoin de faire ses cartons. Un pays qui vient de montrer qu’il pouvait s’éteindre d’un coup devient, pour l’argent comme pour les talents, un pays dont on préfère sortir. Et c’est peut-être là le plus grave, parce que c’est le plus lent à réparer : on rallume une ville en quelques jours, on regagne la confiance de ceux qui l’ont quittée en une génération.
Et après
Au-dessus de ce désastre minuscule et quotidien, il y a l’autre, le grand. L’argent, d’abord : avec une note souveraine effondrée et des taux à deux chiffres, l’État n’a plus les moyens d’amortir quoi que ce soit, et la rigueur qui s’annonce, hausses d’impôts, coupes, retraites et salaires publics rognés, fera passer tous les budgets d’austérité qu’on a connus pour des aimables plaisanteries. Les banques, pour éviter la panique, rationnent les retraits, exactement comme la Grèce en 2015 ; ceux qui avaient tout mis à la banque l’apprennent à leurs dépens. L’emploi, ensuite : des dizaines de milliers de faillites, une vague de chômage, des commerces qui ne rouvriront jamais. Le froid de janvier continue de tuer les plus fragiles, désormais sans chauffage faute de pouvoir payer. Et la confiance, enfin, celle qui ne se reconstruit pas par décret : plus personne ne croit tout à fait que « ça ne peut pas arriver », parce que c’est arrivé. Le pays n’est pas rentré chez lui ; il a seulement rallumé la lumière sur l’étendue des dégâts.
Et une question, bientôt, va dominer toutes les autres : la présidentielle, prévue dans trois mois, aura-t-elle seulement lieu ? Comment tenir un premier tour le 18 avril dans un pays où des millions de personnes n’ont plus de pièce d’identité valide partie en fumée, où des mairies entières ont brûlé avec leurs listes électorales, où une partie du territoire vit encore sous couvre-feu et où l’état d’urgence, une fois installé, n’aime rien tant que de se prolonger ? Peut-être le scrutin sera-t-il maintenu coûte que coûte, par respect des institutions. Peut-être sera-t-il reporté « le temps du rétablissement », ce qui, en démocratie, est toujours la phrase la plus dangereuse qui soit. Je ne tranche pas, parce que personne ne le peut aujourd’hui ; je remarque seulement que la Roumanie, en 2024, a bel et bien annulé une présidentielle pour une ingérence numérique, et que nous venons, dans cette fiction, de vivre infiniment pire. Le jour où une crise décidera à notre place si nous votons ou non, nous aurons perdu bien davantage que l’électricité.
Chez vous
Il reste, quand même, une chose que la panne n’a pas éteinte. Dans votre immeuble, les voisins qui s’ignoraient poliment depuis des années ont pris l’habitude de se dire bonjour, et madame Lefèvre, du sixième, organise un tarot le jeudi. C’est dérisoire au regard de tout le reste, je le sais. Mais le jour où tout retombe, c’est souvent la seule chose qui tienne encore debout, et c’est précisément ce que je vous demanderai, dans un instant, de préparer avant tout le reste.
09Ce qu’il y a dans mon placard
Je n’ai pas de bunker, je vous l’ai dit, et je n’ai pas l’intention d’en acheter un. J’ai en revanche suivi, assez scrupuleusement, le guide « Tous responsables » publié par le gouvernement le 20 novembre 2025, qui reprend la doctrine européenne adoptée en mars de la même année : chaque foyer doit être capable de tenir seul 72 heures, le temps que les secours, inévitablement débordés, s’organisent. Trois jours, c’est précisément la durée pendant laquelle l’État vous demande, très poliment, de ne pas compter sur lui, et la commissaire européenne chargée de la gestion des crises l’a dit sans détour : chaque foyer doit être prêt à se débrouiller seul pendant trois jours. Eh bien, je vais être franc : je trouve ces 72 heures notoirement insuffisantes. Elles valent pour une tempête ou une inondation, c’est-à-dire pour une crise locale où le reste du pays vient à la rescousse au bout de trois jours. Mais si vous avez suivi ma simulation, vous savez que le scénario qui m’inquiète n’a rien de local, que personne ne viendra au troisième jour, et qu’au troisième jour, justement, les choses commencent à peine à se gâter. Je préconise donc, pour ma part, une autonomie d’une semaine pleine, et de quoi préparer l’après, car l’après ne ressemblera pas à l’avant.
Seulement, si vous avez lu la simulation qui précède, vous aurez compris que je ne crois pas une seconde qu’une panne de cette ampleur se règle en 72 heures. J’ai donc organisé mon placard autour d’une semaine d’autonomie, pas de trois jours, puis autour de ce qu’il faudrait pour tenir un mois et, surtout, pour préparer l’après, ces deux derniers niveaux relevant davantage de l’organisation que du stock.
Et je dois vous faire un aveu qui donne à cette liste un tour très personnel : j’habite à la Défense, c’est-à-dire au cœur même de l’épicentre. Pas un épicentre géologique, un épicentre de dépendance. Autour de moi, il n’y a que des tours de bureaux et des tours d’habitation, pas un champ, pas un puits, pas une réserve ; l’eau monte au trentième étage grâce à des pompes, les portes sont électroniques, le chauffage est collectif, et le moindre commerce de bouche est un food court qui se réapprovisionne chaque matin. Le jour où le courant s’arrête, mon quartier, tout entier vertical et tout entier tertiaire, se transforme en l’endroit le moins vivable d’Île-de-France : des dizaines de milliers de personnes empilées dans des immeubles qui, sans électricité, ne sont plus que des falaises de verre sans eau, sans ascenseur et sans issue. Autant vous dire que je prends la question du placard au sérieux.
Le socle : tenir une semaine, pas trois jours
L’armoire de crise, dans les bonnes proportions
Pour une personne · touchez un objet pour le détail
Passez de « 72 heures » à « une semaine » : l’eau et la nourriture grossissent, le reste ne bouge presque pas. C’est toute la leçon de cette armoire, l’essentiel du volume, et du poids, c’est l’eau.
Je voudrais insister sur deux objets de cette armoire, parce que ce sont les plus souvent négligés. La radio, d’abord : le jour où les antennes tombent, votre téléphone devient un appareil photo, et la préfecture n’a plus que la radio pour vous parler. Or plus personne, ou presque, n’en possède une qui fonctionne sans le secteur. Une radio à dynamo coûte une trentaine d’euros, se recharge en tournant une manivelle et capte la FM ; c’est probablement le meilleur rapport entre le prix et l’utilité de tout ce texte. Les espèces, ensuite : nous l’avons vu, dès que le réseau tombe, votre carte devient un joli morceau de plastique, et les distributeurs de billets s’arrêtent avec lui. Quelques centaines d’euros en petites coupures, rangés dans un tiroir, valent à ce moment-là beaucoup plus que leur valeur faciale.
Vivre dans un logement mort
Pour tenir une semaine, la question change de nature : il ne s’agit plus seulement d’avoir des réserves, mais de pouvoir vivre dans un logement froid, sans eau courante et sans toilettes. C’est là que la vie en appartement, à Paris en particulier, devient franchement plus compliquée qu’à la campagne.
L’eau, d’abord. Comptez deux litres par jour et par personne pour boire, et autant pour l’hygiène minimale, soit une trentaine de litres par personne pour la semaine ; c’est encombrant, mais quelques packs rangés sous un lit font l’affaire. Le jour où une coupure s’annonce, remplissez immédiatement la baignoire et tous les récipients disponibles, tant que la pression est encore là : cette eau ne se boit pas forcément, mais elle sert à se laver et, surtout, à remplir la chasse d’eau. Car c’est le grand oublié des guides officiels : dans un immeuble dont les pompes ne fonctionnent plus, les toilettes deviennent rapidement le premier problème sanitaire. Un seau, des sacs-poubelle épais, de la litière pour chat ou de la sciure, et du gel hydroalcoolique en quantité, voilà ce qui fait la différence entre un simple inconfort et une catastrophe sanitaire. Et je pèse mes mots, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Au bout de quelques jours sans eau courante, sans évacuation et sans possibilité de se laver les mains, dans des immeubles où les sacs s’entassent sur les paliers et où les ordures ne sont plus ramassées, la gastro-entérite cesse d’être une plaisanterie d’hiver. Elle se propage d’un étage à l’autre, d’un immeuble à l’autre, par les mains, par l’eau souillée, par tout ce qu’on touche, et elle frappe d’abord les enfants et les personnes âgées. Or une gastro-entérite, ce n’est anodin que parce qu’on se réhydrate et qu’on se soigne. Privé d’eau potable, sans pharmacie ouverte, sans médecin joignable et sans hôpital en état de recevoir, on peut, au XXIe siècle, à Paris, mourir de diarrhée comme on en mourait au XIXe : par simple déshydratation. C’est exactement ce qui tue, aujourd’hui encore, dans les camps de réfugiés et après les grandes catastrophes. Le plus terrible, dans une crise de ce genre, n’est pas la panne ; c’est ce qu’elle fait resurgir de ce que l’on croyait appartenir définitivement au passé.
Le froid, ensuite. Un appartement mal isolé perd quelques degrés par jour sans chauffage, si bien qu’au bout d’une semaine de décembre, on vit autour de dix degrés, parfois moins. La parade est connue des montagnards : on ne chauffe pas l’appartement, on chauffe les gens. On se regroupe dans la plus petite pièce, on calfeutre les fenêtres avec des couvertures, on dort habillé dans un duvet, bonnet compris, et on garde les couvertures de survie pour les plus fragiles. Surtout, et je le dis avec la plus grande fermeté : jamais de barbecue, de brasero ou de chauffage d’appoint à combustion dans un logement fermé. Le monoxyde de carbone tue chaque hiver en France, il ne se sent pas.
La cuisine, enfin. Un petit réchaud de camping à cartouche, utilisé près d’une fenêtre ouverte ou sur un balcon, permet de faire chauffer de l’eau et des conserves, ce qui, au cinquième jour de froid, change radicalement le moral. Ajoutez des jeux de cartes, des livres et de quoi occuper les enfants, parce que l’ennui, dans une panne qui dure, use presque autant que le froid.
Le mois, ou l’art de ne pas être seul
Pour tenir un mois, aucun placard ne suffit, et c’est peut-être la leçon la plus importante de tout ce texte. Au-delà de quelques jours, la survie devient une affaire collective : on s’en sort parce que l’on connaît ses voisins, parce qu’on sait qui, dans l’immeuble, est médecin, qui a une voiture avec le plein, qui vit seul au sixième étage avec un déambulateur, et parce qu’on a convenu à l’avance de ce qu’on ferait ensemble. La canicule de 2003 nous l’a cruellement appris : ceux qui sont morts étaient d’abord des gens seuls, que personne n’est allé voir.
Je me permets donc d’ajouter trois conseils qui ne figurent dans aucun guide officiel. Le premier, c’est de convenir dès maintenant, avec vos proches, d’un point de rendez-vous et d’une heure si les téléphones ne fonctionnent plus ; on oublie toujours que plus personne ne connaît aucun numéro par cœur, et qu’il est impossible de se retrouver dans une ville de deux millions d’habitants sans s’être donné rendez-vous. Le deuxième, c’est de savoir où vous iriez si vous deviez quitter la ville, chez qui, par quelle route et avec quel carburant, en sachant que tout le monde aura la même idée le même jour. Le troisième concerne les entreprises, et je le dis avec ma casquette de chef d’entreprise : une sauvegarde restée branchée au réseau se réduit à une simple copie, que l’attaquant effacera tranquillement en même temps que l’original. Une sauvegarde hors ligne, sur un disque rangé dans un tiroir, et un classeur papier avec les contacts de vos clients et fournisseurs, voilà ce qui distinguera, après la crise, les entreprises qui redémarrent en une semaine de celles qui ne redémarrent pas.
Préparer l’après, qui ne ressemblera pas à l’avant
Il reste un dernier étage, le plus difficile, parce qu’il ne tient pas dans un placard : préparer l’après. Car il y aura un après, et il ne ressemblera pas à l’avant. Une société qui a vu, une fois, son électricité, ses paiements, son eau et son ordre public s’effondrer ensemble ne redevient jamais tout à fait celle d’avant ; elle garde la mémoire de sa propre fragilité, et cette mémoire change tout, les comportements, l’épargne, la politique, le rapport à la technologie. S’y préparer, ce n’est pas remplir un sac de plus, c’est prendre quelques décisions de fond pendant qu’il est encore temps.
Garder une partie de son épargne hors du système, d’abord : un peu de liquide, et pour ceux qui le peuvent, une petite part de valeurs tangibles, parce qu’un compte en banque n’est rassurant que tant que les serveurs répondent et que les retraits ne sont pas rationnés. Savoir faire au moins une chose de ses mains, ensuite, une compétence concrète, réparer, soigner, cultiver, cuisiner, construire, qui vaudra toujours quelque chose quand les écrans seront noirs. Tisser, surtout, des liens de proximité réels, connaître ses voisins, son boulanger, un médecin, un agriculteur près de chez soi, parce que dans l’après, ce ne sont pas les applications qui vous sauveront, ce sont les gens à portée de voix. Et garder, enfin, une trace physique de ce qui compte : ses papiers, ses photos, ses contacts, ses documents, sur du papier ou un disque débranché, parce que la mémoire d’une vie ne devrait jamais dépendre d’un courant qu’un autre peut couper.
Rien de tout cela ne relève du survivalisme, et je me méfie de ceux qui transforment la prudence en obsession. Il s’agit simplement de cesser de vivre comme si le réseau était éternel. Nos grands-parents, qui avaient toujours un peu de liquide, des bougies dans un tiroir et des conserves à la cave, ne se croyaient pas en guerre ; ils avaient seulement connu des hivers où l’on ne pouvait compter que sur soi. Nous avons désappris cela en trente ans de confort numérique. L’après, quel qu’il soit, nous le réapprendra, et autant que ce soit avant la crise plutôt qu’après.
10Alors, faut-il avoir peur ?
Je reste optimiste, et je le resterai, puisque je crois réellement que l’IA finira par rendre nos systèmes plus sûrs qu’ils ne l’ont jamais été. Les machines qui trouvent aujourd’hui des failles vieilles de vingt-sept ans les corrigeront demain en trois quarts d’heure, et dans quelques années, nous regarderons octobre 2026 comme on regarde aujourd’hui les premières années de l’automobile, quand on roulait sans ceinture et sans permis. Seulement, l’optimisme raisonnable n’a jamais consisté à nier le gué qu’il faut traverser ; il consiste à savoir qu’on va le traverser, et à mettre ses bottes.
Nous sommes au milieu de ce gué. Nous traversons cette fenêtre d’un à trois ans où les failles se trouvent beaucoup plus vite qu’elles ne se réparent, où les correctifs sont publiés par milliers et exploités en quelques heures, où les agents d’IA entrent dans nos banques avant que nos banques aient appris à les recevoir. Nous la traversons dans un pays endetté à 5 %, fatigué par un automne de violences, gouverné sans majorité, et qui entre dans un hiver que le Pacifique annonce rude. Je ne vous dis pas que la panne arrivera. Je vous dis que, pour la première fois, je ne trouve plus d’argument sérieux pour affirmer qu’elle ne peut pas arriver.
Ce que j’attends de l’État, je le sais assez précisément, et mes années d’affaires publiques m’ont appris qu’il vaut mieux le dire tôt : mettre les stations de pompage et les antennes-relais sur la liste des sites prioritaires, imposer une autonomie minimale aux opérateurs, rétablir un moyen de diffusion qui ne dépende pas d’Internet, avancer l’exercice national de black-out de 2027 à cet hiver, et distribuer à chaque foyer, comme le font les Suédois, une brochure papier qui explique quoi faire. Ce que j’attends des entreprises, c’est une sauvegarde débranchée et un classeur de contacts imprimé. Et ce que j’attends de vous, c’est beaucoup plus modeste.
Et si j’ai tort ?
Je vous dois enfin une confession, que mes lecteurs les plus fidèles attendent sans doute depuis le premier paragraphe : il est tout à fait possible que j’aie tort. Peut-être que l’hiver sera doux, que les correctifs arriveront à temps, que les agents d’IA resteront sagement dans leurs bacs à sable, et que la seule panne de l’année restera celle d’Orange, un mercredi d’octobre, entre le déjeuner et le dîner. Je le souhaite d’ailleurs ardemment, puisque j’aurais l’air parfaitement ridicule, assis sur mes packs d’eau, à guetter une catastrophe qui ne vient pas, et que le ridicule, contrairement aux cyberattaques, ne s’est jamais corrigé par une mise à jour.
Seulement, même dans ce scénario rassurant, il reste le risque dont je vous parlais plus haut, et que je persiste à juger très sérieux : celui d’un défaut de paiement de la France. Or l’histoire récente de la zone euro nous a appris, assez précisément, ce qu’il advient de l’argent des déposants quand un État ne peut plus payer. En Grèce, à l’été 2015, les banques ont fermé pendant trois semaines et les retraits aux distributeurs ont été limités à 60 euros par jour et par personne ; on voyait des retraités faire la queue dès l’aube pour retirer leur billet de cinquante et leur billet de dix. À Chypre, en 2013, c’était pire encore : pour renflouer les banques, on a ponctionné les dépôts au-delà de 100 000 euros, jusqu’à près de la moitié de la somme dans la principale banque du pays, et ceux qui avaient la mauvaise idée d’y avoir mis leurs économies ont découvert, un lundi matin, qu’ils étaient devenus actionnaires malgré eux. Je ne dis pas que cela arrivera chez nous. Je dis simplement que ceux qui avaient, ce jour-là, quelques billets dans un tiroir ont trouvé l’épreuve un peu moins pénible que les autres.
Et mettons, enfin, que rien de tout cela n’arrive : ni panne, ni défaut, ni vague de froid, ni rien. Il restera au moins l’inflation, qui, elle, n’a besoin d’aucune faille pour s’attaquer à votre porte-monnaie. Les pâtes, le riz, les conserves et le papier toilette que vous aurez achetés cet automne, vous les consommerez de toute façon, simplement un peu plus tard, et vraisemblablement moins cher que si vous les aviez achetés l’an prochain. Autrement dit, dans le pire des cas, je vous aurai fait faire une centaine d’euros d’économies sur les pâtes et le PQ. Je connais assez peu de prophètes de malheur qui puissent en dire autant.
Personne ne vous demande d’avoir peur. On vous demande simplement une semaine d’eau, une radio, quelques billets, et de connaître le prénom de votre voisine du sixième. Pour une assurance contre la fin du monde, avouez que le tarif est assez raisonnable.
Confiez votre site à des gens dont c’est le métier
Le 21 octobre, des milliers d’organisations ont découvert en quelques heures qu’elles ne savaient ni quelle version de PHP faisait tourner leur site, ni qui devait le mettre à jour, ni comment le couper proprement. Les mieux préparées ont corrigé dans l’après-midi ; les autres ont débranché en attendant, ou n’ont rien fait du tout, ce qui est pire. La prochaine faille arrivera, c’est à peu près la seule prédiction de ce billet que je signe sans réserve, et il vaut mieux l’aborder accompagné que démuni.
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